Tony Gatlif n’est plus : le cinéma de l’exil perd sa voix
C’est à Arles, aux portes de la Camargue qu’il chérissait, que Tony Gatlif s’est éteint mercredi 2 septembre, à l’âge de 77 ans. Réalisateur, scénariste et compositeur, il laisse derrière lui une vingtaine de films qui ont fait de la route, de l’exil et de la musique une même matière artistique.
Un homme de deux mondes
Né Michel Boualem Dahmani le 10 septembre 1948 à Alger, il était le fils d’un père kabyle et d’une mère gitane d’origine andalouse. Cette double appartenance, il ne cessera jamais de la revendiquer, tout en refusant de s’y enfermer : il aimait se définir avant tout comme « méditerranéen ». Arrivé en France en 1960 dans le sillage de la guerre d’Algérie, son parcours de jeunesse fut chaotique, entre maison de redressement et rencontre déterminante avec l’acteur Michel Simon en 1966, avant qu’il ne trouve sa voie dans le théâtre, puis le cinéma, avec un premier long-métrage, La Tête en ruine, en 1975.
Le cinéaste des Roms et des sans-terre
C’est à partir de Corre, gitano en 1981 que son œuvre se tourne durablement vers le monde rom et gitan. Elle culminera avec Latcho Drom (1993), fresque musicale traversant l’Europe sur les traces des Roms, puis Gadjo Dilo (1997), qui reste l’un de ses films les plus populaires. Suivront Vengo, Swing, Transylvania, Liberté consacré à un « Juste » protégeant des tsiganes pendant la Seconde Guerre mondiale ou encore Geronimo en 2014. Son dernier long-métrage, Ange, est sorti l’année dernière, et il travaillait, au moment de sa mort, sur un nouveau projet de film historique.
Le retour impossible
Mais c’est avec Exils, en 2004, que Gatlif livre son film le plus intime. Porté par Romain Duris et Lubna Azabal, le film raconte le retour de deux jeunes gens vers l’Algérie des origines, un voyage que Gatlif lui-même n’avait pas fait depuis 43 ans. Le film lui vaut le Prix de la mise en scène au Festival de Cannes 2004. Il confiait alors ne pas être parti d’une idée de scénario, mais d’un besoin d’affronter ses propres blessures.
De cette expérience du déracinement, il tirait une formule qui résume tout son cinéma : au bout de plusieurs décennies, ce n’est pas seulement celui qui est parti qui a oublié sa terre, c’est parfois la terre elle-même qui a fini par oublier celui qui l’a quittée.
Une œuvre sans frontières
Pour Gatlif, la musique n’était pas un simple accompagnement mais, selon ses propres mots, le ciment qui relie les êtres humains, la liberté même qui lui donnait le souffle de filmer et d’aller vers les autres. Son cinéma, il le concevait comme un combat permanent contre les préjugés, mené à coups de musique, d’images et de poésie.
Il n’aura jamais pensé son œuvre en termes de frontières administratives, lui préférant les visages, les routes et la mémoire des peuples qu’aucune nation ne revendique tout à fait.
Moins connue du grand public que son héritage gitan, sa part kabyle n’en demeure pas moins essentielle : c’est elle qui, avec l’histoire amazighe, a nourri en profondeur cette œuvre du déracinement et du retour.
Latcho drom « bonne route », en romani. Bonne route, Tony.
Longs métrages et courts métrages de Tony Gatlif (par ordre chronologique)
1973 : Max l’Indien (court métrage)
1975 : La Tête en ruine
1978 : La Terre au ventre (premier long métrage)
1981 : Canta gitano (court métrage)
1982 : Corre, gitano (coréalisé avec Nicolás Astiarraga)
1983 : Les Princes
1985 : Rue du départ
1989 : Pleure pas my love
1990 : Gaspard et Robinson
1993 : Latcho Drom
1995 : Mondo
1997 : Gadjo dilo
1999 : Je suis né d’une cigogne
2000 : Vengo
2001 : Swing
2004 : Paris by Night (court métrage, dans le film collectif Visions of Europe)
2004 : Exils
2006 : Transylvania
2010 : Liberté (aussi connu sous le titre Korkoro)
2012 : Indignados
2014 : Geronimo
2017 : Djam
2021 : Tom Medina
2025 : Ange
Œuvres documentaires et musicales notables (hors longs métrages de fiction)
1995 : Lucumi, l’enfant rumbeiro de Cuba (documentaire)
1996 : I Muvrini (documentaire musical pour Arte)
