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VIVRAS : Ferhat réinvente la musique kabyle
Ferhat Mehenni marie la musique kabyle au grand orchestre symphonique
Il aura fallu plus de dix ans de travail discret pour que ce projet voie enfin le jour. Ferhat Mehenni dévoile « Opus n°1 – VIVRAS », un disque qui tente un pari peu commun : faire entrer le répertoire kabyle dans l’écriture symphonique, sans le dénaturer.
Sept titres composent ce premier volet. On y retrouve des compositions signées Ferhat Mehenni lui-même (Vivras, Tamegra/La Moisson, Kayou), des relectures de patrimoine collectif (Izlan), ainsi que des hommages appuyés à deux figures de la chanson kabyle : Kamel Hamadi, honoré à travers « Tamurt Leqvayel » en souvenir de lui et de Noura, et Chikh El Hasnaoui, dont « Maison Blanche » est repris. Les arrangements et l’orchestration, en partie confiés à Jean-Étienne Le Roux, ancrent ces mélodies dans une texture symphonique tout en préservant leur matrice mélodique d’origine.
L’enjeu de ce disque dépasse la simple curiosité stylistique. Il s’agit de faire cohabiter deux mondes qu’on oppose souvent : d’un côté, une tradition orale, montagnarde, transmise de bouche à oreille ; de l’autre, la rigueur écrite de l’orchestre occidental. Ferhat Mehenni ne cherche pas à substituer l’un à l’autre, mais à les faire se répondre.
Le titre choisi pour ouvrir l’album mérite qu’on s’y arrête. « Vivras » désigne à l’origine une plante sauvage que l’on cueillait en montagne, mélangée à la farine de blé dur pour confectionner une galette rudimentaire : la nourriture de ceux qui n’avaient rien d’autre. Ce qui relevait autrefois de la débrouille alimentaire se lirait aujourd’hui comme un aliment brut, local, sans artifice — ce que l’époque contemporaine qualifierait volontiers de « bio ». Le mot porte donc en lui un basculement : d’un signe de pauvreté à un motif de fierté patrimoniale.
C’est précisément ce glissement qui donne sa portée au projet. Un morceau de musique peut transporter bien plus qu’une mélodie : il peut réactiver un souvenir de grand-mère penchée sur une galette, un geste culinaire transmis sans qu’on y prête attention, toute une part de mémoire collective logée dans un simple nom. Si ce disque pousse un jeune auditeur à s’interroger sur ce qu’est réellement le « vivras », alors la musique aura rempli un rôle qui dépasse l’émotion esthétique : celui de passeur de mémoire.
Un jugement définitif sur cette œuvre appartient à l’écoute, pas à l’annonce. Mais la démarche en elle-même : vouloir faire dialoguer patrimoine kabyle et écriture symphonique sans sacrifier l’un à l’autre — dessine une piste que la création musicale kabyle pourrait continuer d’explorer.
L’album « Opus n°1 – VIVRAS » est disponible sur Spotify, Deezer et Amazon Music.
Crédits : photographie de Gilles Dacquin ; direction artistique et graphisme d’Olivier Graïne.
