Les indésirables : les bons prisonniers et les autres
Il existe en Algérie des prisonniers que le pouvoir voudrait faire disparaître derrière les barreaux. Et puis il y a les autres, ceux que même une partie de l’opposition préfère ne pas voir.
Le jeune Mohamed Tadjadit, poète et figure du Hirak condamné à cinq ans de prison, est devenu le prisonnier idéal d’une partie de l’opposition progressiste, plus présentable que d’autres, pas nécessairement plus courageuse. On le met en avant, on s’indigne, on communique, on se donne bonne conscience. Et pendant ce temps, d’autres noms restent soigneusement sous le tapis : Mira Moknache, Wafia Tidjani, Slimane Bouhafs, Chérif Mellal. Trop encombrants, trop controversés, trop éloignés du récit convenable. Pour eux, l’indignation devient sélective, calibrée, compatible avec l’air du temps.
Ces quatre noms appartiennent à une étrange catégorie : les indésirables. Des noms que l’on prononce moins facilement que les grands slogans, des visages que l’on préfère laisser dans l’ombre parce qu’ils ne correspondent pas toujours au récit du moment.
Wafia Tidjani en a fait l’expérience avant même la prison. Une partie des souverainistes l’a accusée publiquement d’être une « collabo » et d’entretenir des relations avec la police. Même en étant en prison on continue à la dénigrer. Trop libre pour cocher les cases d’un féminisme de circonstance, elle n’a pas trouvé chez ces milieux-là l’écho qu’on réserve aux profils plus consensuels. Mira Moknache, elle, a été prise pour cible par les lieutenants de Saïd Sadi ainsi que par le chef d’une gauche sectaire du PST. Quant à Slimane Bouhafs, son parcours révèle une gêne encore plus profonde : chrétien, kabyle, ancien détenu, enlevé en Tunisie puis renvoyé en Algérie, il a connu la prison, l’exil, les interdictions et les restrictions sans susciter chez une partie de l’opposition le même empressement à défendre les libertés. Même chose pour Chérif Mellal, qui croupit en prison depuis janvier 2023, entre grèves de la faim et réquisitoires à répétition. Et pourtant : silence du monde du sport, silence d’une partie de l’opposition. Comme s’il n’existait pas.
C’est peut-être cela, le plus terrible : en Algérie, il ne suffit pas d’être persécuté par le pouvoir pour devenir un symbole. Il faut encore être le bon persécuté, appartenir au bon camp, porter la bonne étiquette, avoir les bonnes fréquentations et surtout ne pas embarrasser ceux qui prétendent défendre la démocratie. On réclame la liberté pour les siens et l’on trouve mille raisons de douter de celle des autres. À force, le prisonnier devient lui aussi un objet politique : certains sont exposés en vitrine, d’autres soigneusement rangés dans la réserve. Les uns deviennent des martyrs commodes, les autres des indésirables. Le pouvoir enferme, l’opposition trie, et le silence fait le reste.
Alors une question demeure : à quoi sert de proclamer la liberté si l’on commence par choisir ceux qui y ont droit ? Un prisonnier n’a pas besoin d’être sympathique, conforme, utile à notre camp ou muni d’un certificat de pureté militante pour mériter la liberté. Sinon, ce n’est plus la défense des libertés, c’est la gestion d’un portefeuille de martyrs. Et Chérif Mellal, Mira Moknache, Wafia Tidjani, Slimane Bouhafs restent là, derrière les barreaux ou dans le silence, pendant que les grands défenseurs de la démocratie cherchent soigneusement leurs mots. Parfois, le plus révélateur n’est pas ce que l’on dénonce. C’est le nom que l’on choisit de ne jamais prononcer.
Maréchal
