Ils demandent à Macron et à Sánchez de ne pas livrer Ayoub Aissiou à Alger

Il y a des dossiers qui ressemblent, sur le papier, à une simple affaire économique entre deux États, et puis il y a l’histoire d’un homme, la sienne. Ayoub Aissiou, Kabyle réfugié en France depuis 2019, patron de télévision déchu et aujourd’hui prisonnier malgré lui d’un bras de fer judiciaire entre Madrid et Alger, a fini par mobiliser autour de son nom une trentaine de figures de l’intelligentsia française. Élisabeth Badinter, Pascal Bruckner, Luc Ferry, Marek Halter, Robert Redeker : tous ont signé une lettre ouverte, portée par le philosophe Daniel Salvatore Schiffer, adressée à Emmanuel Macron et à Pedro Sánchez. Leur demande tient en une phrase : ne renvoyez pas cet homme vers un pays où sa vie, disent-ils, serait en danger.

Un homme rattrapé par son passé, ou par son courage

Tout commence, ou plutôt se referme, le 25 juillet à l’aéroport de Barcelone-El Prat. Ayoub Aissiou descend d’un vol en provenance du Maroc quand la police espagnole l’interpelle, sur la foi d’un mandat d’arrêt international transmis par les autorités algériennes. L’homme n’est pas un inconnu : avant de quitter l’Algérie en 2019, il a bâti un groupe actif dans l’immobilier, l’agroalimentaire, l’automobile, et racheté en 2015 la chaîne privée El Djazairia One, qui deviendra l’un des médias d’opposition les plus regardés du pays, jusqu’à sa fermeture forcée en 2021.

Depuis son exil, la justice algérienne l’a condamné par contumace à plusieurs peines, dont vingt ans de prison, pour des faits de faux, de blanchiment et d’association de malfaiteurs. Sa défense n’y voit rien d’autre qu’un règlement de comptes contre un homme de médias qui a dérangé le pouvoir en place.

Une conscience plutôt qu’un calcul

C’est précisément ce point que défendent les signataires de la lettre : ils insistent sur le fait qu’aucun intérêt diplomatique ne guide leur démarche, seulement, écrivent-ils, une exigence morale et humaniste. Ils demandent à Emmanuel Macron et Pedro Sánchez d’empêcher que leur pays ne livre un homme à une justice qu’ils jugent instrumentalisée par le pouvoir algérien, pour qu’il puisse enfin retrouver sa femme et ses deux filles, installées en France.

Le contexte n’a pas échappé aux observateurs du dossier : l’arrestation survient quelques jours seulement après un déplacement de Pedro Sánchez à Alger, marqué par la signature de nouveaux accords gaziers. L’avocat espagnol d’Ayoub Aissiou, César Aguirre, y voit une coïncidence qui en dit long, évoquant une procédure d’extradition brusquement accélérée après ce voyage.

Prison, appel, puis un premier soulagement

Pendant des semaines, Ayoub Aissiou reste enfermé à la prison de Brians 1, en Catalogne. Le 15 août, le juge Santiago Pedraz de l’Audiencia Nacional rejette une première demande de remise en liberté : à ses yeux, le risque de fuite est réel, l’homme ayant été intercepté avec un passeport libérien en poche. Sa défense fait appel.

Depuis la diffusion de cette lettre ouverte, l’histoire a pourtant pris un tournant : le 4 septembre, après quarante et un jours derrière les barreaux, la justice espagnole lui accorde finalement une liberté provisoire. Un souffle, mais pas une fin. La procédure d’extradition, elle, suit son cours, et la décision définitive de Madrid est attendue dans la seconde quinzaine de septembre.

Pour ses proches et ses soutiens, cette libération ne referme rien : tant que la demande algérienne reste sur la table, Ayoub Aissiou vit avec, au-dessus de lui, la menace d’un retour forcé vers un pays où, selon eux, ni sa sécurité ni un procès équitable ne lui seraient garantis.

Sources : lettre ouverte des signataires (Daniel Salvatore Schiffer et al.) ; presse espagnole et algérienne (El Imparcial, The Objective) ; suivi judiciaire de l’Audiencia Nacional de Madrid.

Liste des signataires

  • Daniel Salvatore Schiffer
  • Élisabeth Badinter
  • Pascal Bruckner
  • Sarah Cattan
  • Hassen Chalghoumi
  • Élie Chouraqui
  • Luc Ferry
  • Marek Halter
  • François Kasbi
  • Arno Klarsfeld
  • Bernard Kouchner
  • Nathalie Krikorian
  • Éric Naulleau
  • Céline Pina
  • Michaël Prazan
  • Robert Redeker
  • Boualem Sansal
  • Annie Sugier
  • Pierre-André Taguieff
  • Olivier Weber
  • Michel Gad Wolkowicz
  • Jean-Claude Zylberstein
Stéphane Mérabet Arrami (Yufitran)
Stéphane Mérabet Arrami (Yufitran)

Acteur engagé du web kabyle et fondateur de Kabyle.com. Architecte de l'information et concepteur numérique, il milite de longue date pour la transmission, la mémoire et la souveraineté numérique.

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