Anwar Haddam, ou l’odyssée infâme d’un bourreau réhabilité.

Tel un fantôme revenu des enfers de la décennie noire, Anwar Haddam arpente aujourd’hui les ruelles millénaires de Bgayet (Béjaïa), cette cité qui fut le phare des savants, le creuset des lumières méditerranéennes. Il s’y promène, paré de ses oripeaux d’Afghan en villégiature short et legging noirs sur la grève de Boulimat, chemise fleurie dans la haute ville, insouciant comme un touriste américain découvrant les charmes de l’Afrique du Nord. Ses photographies, savamment distillées sur son compte Facebook, célèbrent la beauté de la Kabylie et la grandeur de cette terre ancestrale et éternelle.

Mais que fait donc cet homme, dont les mains sont souillées par le sang de quarante-deux innocents, ces civils fauchés par la voiture piégée du boulevard Amirouche en ce funeste 30 janvier 1995, à venir quémander l’onction populaire sur les terres mêmes où ses frères en islamisme semaient la terreur ?

L’État mafieux algérien, dans sa duplicité tragique, dévoile au grand jour le visage caméléonesque de son pouvoir. D’un côté, la chasse à l’homme s’abat sur les Kabyles : arrestations arbitraires, procès expéditifs, délits de « kabylité » pour lesquels on emprisonne des jeunes pour le simple crime d’émettre un j’aime pour une photo ou une publication, un échange sur les réseauxsociaux ou une quelconque critique du pouvoir. La répression est totale, le mépris souverain, la dignité d’un peuple piétinée.

De l’autre, ce même régime, dont quelques généraux éradicateurs s’opposèrent si longtemps à son retour, accueille à bras ouverts le terroriste repenti, l’islamiste réhabilité, celui-là même qu‘Interpol traqua sans succès et que la justice américaine retint quatre années en détention pour ses accointances avec le Groupe Islamique Armé.

Quelle ironie cruelle ! On accuse les militants pacifistes kabyles de terrorisme, tandis qu’on offre une rédemption dorée à celui qui justifia l’explosion d’une bombe dans une rue commerçante. On interdit aux enfants de la Kabylie de quitter leur terre, mais on permet au fossoyeur de la paix civile d’arpenter librement leurs villes et leurs villages

La Charte pour la paix et la réconciliation nationale, ce texte qui devait panser les plaies de la guerre civile, devient sous la plume des scribes du pouvoir l’instrument d’une amnésie sélective. Elle excluait pourtant explicitement de son pardon les auteurs d’attentats à l’explosif dans les lieux publics. Mais qu’importe le droit quand il s’agit de servir les intérêts supérieurs du régime criminel algérien ?

Haddam, par d’intenses tractations en coulisses, a vu ses déclarations justifiant le massacre requalifiées en « discours politique ». La rhétorique a vaincu la morale. Les morts du boulevard Amirouche, ces quarante-deux âmes innocentes, ont été sacrifiées sur l’autel d’une réconciliation cynique qui n’est que la continuation de la guerre par d’autres moyens.

Car le véritable scandale ne réside pas seulement dans cette réhabilitation d’un homme qui fit l’apologie du terrorisme. Il réside dans la dialectique perverse qui s’installe : tandis que les Kabyles sont traités en ennemis intérieurs, suspects perpétuels de leur propre existence, Anwar Haddam bénéficie de tous les honneurs que l’État peut conférer à un ancien paria.

Anwar Haddam

Le peuple kabyle, qui n’a jamais versé le sang innocent, est réduit au silence. Le terroriste repenti, dont les paroles justifièrent le massacre de civils, est promu chantre de l’unité nationale. Le citoyen kabyle doit prouver chaque jour qu’il n’est pas un « séparatiste » ; Anwar Haddam peut se draper dans l’étendard de la diversité algérienne sans que personne n’ose lui rappeler le prix payé par ses victimes.

Cette situation kafkaïenne révèle la véritable nature du régime : un système qui n’a d’autre boussole que le maintien de son pouvoir, quitte à récompenser ses ennemis d’hier et à réprimer ses enfants d’aujourd’hui. La Kabylie, avec sa mémoire vive et sa résistance obstinée, incarne ce danger permanent qu’il faut matraquer. L’islamisme repenti, avec sa soumission affichée et sa reconnaissance du pouvoir, devient le modèle à exhiber. Pour le régime tortionnaire algérien le crime est une vertu.

Anwar Haddam, ce « physicien nucléaire » dont le passé militant est entaché par l’odeur du sang et de la poudre, devient le symbole d’une Algérie « réconciliée ». Pendant ce temps, dans les prisons du régime, croupissent des jeunes gens dont le seul crime fut de revendiquer leur identité kabyle, leur langue, leur histoire et leur souveraineté.

Ainsi va l’Algérie des généraux : une main tendue aux bourreaux d’hier, un poing fermé sur les innocents d’aujourd’hui. Le même pouvoir qui traque la « kabylité » comme un délit célèbre la diversité sur des photographies soigneusement orchestrées. Le même État qui emprisonne pour un droit offre une villégiature méditerranéenne à celui qui justifia la mort de 256 innocents.

Ô Bgayet (Béjaïa), cité des Hammadides, phare des savants, toi qui fus la perle de la Méditerranée, que penses-tu de cette mascarade ? Tes ruelles, qui virent naître la civilisation, voient aujourd’hui un homme couvert du sang des innocents vanter ta beauté tandis que tes propres enfants sont traqués, emprisonnés, bâillonnés.

Le temps est venu de dénoncer l’hypocrisie de ce régime aux deux visages. Celui qui réhabilite les assassins et réprime les vivants. Celui qui fait de la victime le bourreau et du bourreau le sauveur. La Kabylie n’oubliera pas. L’histoire jugera. Et le sable de Boulimat, qui a vu tant de martyrs, recouvrira un jour la mémoire infâme de ceux qui firent alliance avec la mort pour mieux asservir la vie.

« Je suis kabyle, je suis libre, je ne demande pas de réhabilitation ; je n’ai pas besoin de pardon pour exister. »

Boualem Afir.

Rédaction Kabyle.com
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