JSK 80 ans : l’ombre de Chérif Mellal derrière les barreaux
Pendant que la Jeunesse sportive de Kabylie célèbre huit décennies d’existence, l’homme qui l’a présidée entre 2018 et 2021 reste derrière les barreaux. Chérif Mellal, figure populaire du club le plus emblématique de Kabylie, est privé de liberté depuis janvier 2023.
Pour ses proches, ses avocats et une large partie de l’opinion kabyle, cette affaire dépasse largement le cadre judiciaire : elle serait la sanction d’un homme qui a refusé de plier devant le pouvoir central.
Une chronologie judiciaire longue et sinueuse
L’affaire Mellal ne se résume pas à une simple détention provisoire : c’est un empilement de procédures qui dure depuis plus de trois ans et demi.
- 19 janvier 2023 : Chérif Mellal est arrêté et placé sous mandat de dépôt.
- Automne 2023 : un premier procès s’ouvre devant le tribunal de Sidi M’hamed, où il est notamment poursuivi sur la base de l’article 79 du Code pénal, relatif à l’atteinte à l’intégrité du territoire national.
- Avril 2024 : dans une première affaire, il est relaxé du chef d’atteinte à l’unité nationale, mais reste en détention pour une seconde affaire, dans laquelle il avait déjà été condamné en première instance à dix-huit mois de prison ferme</cite>. La chambre d’accusation de la Cour d’Alger rejette sa demande de liberté provisoire.
- Octobre 2024 : au terme d’un second procès, portant sur des accusations de violation de la loi relative au contrôle de change et aux mouvements de capitaux, ainsi que de blanchiment d’argent</cite>, il est condamné à quatre ans de prison ferme. Sa famille dénonce alors un jugement qui ne refléterait en rien le contenu d’un dossier jugé dénué de preuves, et ses avocats font immédiatement appel.
- Février 2025 : la Cour d’Alger confirme le verdict de quatre ans en appel, malgré un dossier que la défense juge truffé d’irrégularités.
- 19 août 2026 : la chambre pénale de la Cour d’Alger rejette une nouvelle demande de mise en liberté provisoire et renvoie l’examen de son dossier au 9 septembre 2026, le maintenant sous mandat de dépôt.
Au total, Chérif Mellal aura passé plus de trois ans et demi enfermé, entre détention provisoire prolongée à répétition et exécution d’une peine dont la défense continue de contester le bien-fondé.
Des accusations que ses soutiens jugent fabriquées
Officiellement, le dossier mêle des volets financiers, contrôle des changes, mouvements de capitaux, blanchiment et, dans une procédure distincte, des accusations à connotation sécuritaire dont il a finalement été relaxé. Pour le collectif de défense de Mellal, cette accumulation de chefs d’inculpation successifs n’est pas le fruit du hasard : elle viserait à maintenir coûte que coûte un homme influent hors du jeu public, quitte à changer de qualification juridique en cours de route.
Ses avocats ont dénoncé à plusieurs reprises des vices de procédure et un dossier qu’ils estiment vide de preuves tangibles. Sa famille a exprimé, après chaque décision défavorable, son incompréhension face à des jugements qu’elle juge disproportionnés au regard des éléments du dossier.
Une lecture politique largement partagée en Kabylie
Pour une partie significative de l’opinion kabyle, l’acharnement judiciaire contre Chérif Mellal ne peut être dissocié de son parcours à la tête de la JSK. Son éviction de la présidence du club, survenue sous forte pression en septembre 2021, avait déjà été perçue comme le prélude à une reprise en main politique de l’institution. Son incarcération, quelques mois plus tard, aurait achevé ce processus en neutralisant durablement une figure jugée trop autonome et trop populaire pour être laissée libre de ses mouvements.
Selon cette lecture, largement relayée par des médias proches de la cause kabyle, le club le plus titré et le plus symbolique de la Kabylie serait ainsi passé sous le contrôle d’une direction plus docile, tandis que son ancien président paierait le prix de son refus de se soumettre.
La JSK à 80 ans : des trophées, mais une ombre persistante
Fondée en 1946, la JSK qui a célébré ce 2 août 2026 huit décennies d’une histoire jalonnée de titres, dont deux Coupes d’Afrique des clubs champions, la plus retentissante remportée en 1990 sous le tandem Ali Fergani–Stefan Żywotko. Le club reste, pour des générations de supporters, bien plus qu’une équipe de football : un symbole d’identité et de fierté kabyles.
C’est précisément ce qui rend l’absence de Chérif Mellal aussi pesante pour ses soutiens à l’heure des célébrations. Comment fêter pleinement l’histoire d’un club quand l’un de ses présidents les plus marquants de la période récente reste emprisonné, dans une affaire que beaucoup jugent dictée par des considérations politiques plutôt que judiciaires ?
Ce que dit la procédure officielle
Il faut néanmoins noter que, sur le plan strictement judiciaire, Chérif Mellal n’est plus seulement en détention provisoire dans l’attente d’un jugement : il a été condamné à quatre ans de prison ferme en octobre 2024 pour des faits liés au contrôle des changes et au blanchiment d’argent, une condamnation confirmée en appel en février 2025. La procédure en cours, renvoyée au 9 septembre 2026, s’inscrit dans la suite de ce contentieux, dont la nature exacte (pourvoi, nouvelle demande de remise en liberté, ou autre volet du dossier) reste à préciser. Les autorités algériennes n’ont, à ce jour, pas répondu publiquement aux accusations de motivation politique portées par la défense et les soutiens de Mellal ; elles s’en tiennent aux qualifications pénales retenues par la justice.
Ce qui se joue le 9 septembre
L’audience du 9 septembre 2026 s’annonce comme une nouvelle étape d’un feuilleton judiciaire qui dure depuis plus de trois ans. Pour les partisans de Chérif Mellal, sa libération est devenue une condition presque symbolique : celle de rendre à la JSK une direction libre de toute ingérence, à l’heure où le club célèbre son passé. Pour les autorités, le maintien de la procédure s’inscrit dans le cadre de décisions de justice successivement rendues et confirmées en appel.
Entre ces deux lectures, dissidence politique réprimée d’un côté, dossier pénal jugé et confirmé de l’autre, c’est toute la question de l’autonomie de la JSK, et plus largement de la place de la Kabylie dans le paysage institutionnel algérien, qui continue de se jouer.
Solidarité avec Christophe Gleize et toutes les voix de la Kabylie
Au-delà du cas de Chérif Mellal, l’incarcération de l’ancien président de la JSK résonne comme le symbole d’un verrouillage plus large. À travers lui aussi, ce sont toutes les composantes de la société kabyle, associatives, sportives, culturelles, journalistiques et universitaires, qui se retrouvent, d’une manière ou d’une autre, derrière les barreaux ou sous le coup de la répression.
Cet acharnement rappelle également la situation d’autres figures engagées pour la liberté d’expression et l’information, à l’image du journaliste Christophe Gleize, dont le combat et la détention témoignent de la gravité de la situation des libertés. En cette année du 80e anniversaire de la JSK, la liberté de ces voix bâillonnées reste plus que jamais une exigence fondamentale pour toute l’opinion kabyle.
