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Entretien exclusif avec Saghi Farahmandpour, voix majeure de la poésie persane contemporaine
Figure majeure de la poésie persane contemporaine, Saghi Farahmandpour revient dans cette belle interview pour nous parler de sa poésie, de son engagement et de son dernier recueil de poésie bilingue persan/français «Débris du destin» publié en 2026 aux éditions du Cygne.
Kabyle.com – Bonjour Madame Saghi Farahmandpour et merci d’avoir accepté cette interview. Dans votre dernier recueil de poésie, publié en bilingue persan/français aux éditions du Cygne cette année, en France, vous débutez par un joli poème, mais d’une grande tristesse. Un poème qui nous plonge dans la compassion et à la fois nous donne envie d’aller jusqu’au bout de votre périple poétique. Vous écrivez dans « Blessures » :
« Dans les sentiers de la ville
Personne
Ne s’inquiéta du corps déchiré de la femme
Personne
Personne n’entendit ses cris déchirants
Personne
N’attache aucune importance… »
Face à l’insensibilité d’une société qui reste sourde aux cris de la femme, peut-on dire que Saghi Farahmandpour, par ce poème introductif, est l’une de ces femmes, qui refuse l’omerta et la résignation ?
Saghi Farahmandpour : Pour moi, ce qui est bien plus triste, voire plus catastrophique que la souffrance même de la vie, c’est de la considérer comme si elle n’existait pas et de l’ignorer. Lorsque les ailes immenses de la souffrance projettent leur ombre sur chaque instant de la vie humaine, lorsque les hommes vivent dans l’obscurité apparemment sans fin d’une douleur profonde et qu’ils en font chaque jour l’expérience et l’affrontent sans relâche, comment peut-on se dire que sa propre souffrance lui suffit et que celle des autres ne le concerne pas ?! Quand le cri de la douleur résonne avec puissance, l’indifférence et le silence face à lui me sont impossibles, non pas en tant que femme mais en tant que personne qui connaît la douleur et sa continuité accablante et qui entend distinctement sa voix, de loin comme de près. Entendre les cris poignards de la souffrance ne me fait mal au cœur qu’une seule fois, mais rester silencieuse face à ces cris me fait souffrir mille fois. On peut peut-être d’une manière ou d’une autre supporter sa propre douleur et sa propre souffrance, mais voir l’immense souffrance des autres et garder le silence est une atteinte à l’humanité !
Malheureusement, côtoyer le désespoir n’est pas toujours un choix ou une décision.
Saghi Farahmandpour
Dans votre poème « Froid », la peur est palpable et on perçoit l’errance de la tyrannie dans les rues :
«Un froid de loup acharné
Erre dans la ville
Les rues sont noirs, ombreuses et vides
Pas de clameur
Pas de vacarme
Mais
Pleines de douleur. »
Comment la poète que vous êtes vit-elle cette angoisse et comment parvient-elle à la sublimer et la transformer en cri d’espoir ?
L’angoisse de vivre au Moyen-Orient n’est pas qu’un sentiment passager qui affecte l’homme de temps à autre, mais elle possède une présence tenace, rebelle et obstinée qui traverse tous les instants et s’y enracine à tel point que l’on peut parfois même percevoir sa présence prégnante jusque dans les couches les plus profondes de l’être individuel et social des êtres humains. Je ne lutte pas contre cette angoisse dont je fais l’expérience. J’en parle ouvertement dans ma poésie et cela signifie que je partage l’angoisse avec mon lecteur, non pas en dissimulant ses coups puissants mais en transmettant son écho lancinant. Je ne me console pas et je ne console pas mon lecteur, mais je reste telle une compagne patiente et constante auprès de moi-même et de mon lecteur dans les moments empreints d’angoisse. Je ne sais pas si l’on peut appeler cela de la sublimation ou non.
En même temps, dans les instants les plus anxieux de ma vie, je me souviens toujours que le soleil se lève chaque matin au Moyen-Orient. Il existe également d’infinies beautés cachées au cœur de la simplicité, souvent invisibles. Je laisse la lumière directe du soleil éclairer mon angoisse et repousser son ombre noire aussi loin que possible, peut-être qu’une lueur d’espoir s’offrira aux yeux de tous, même dans la profondeur de l’angoisse interminable de la vie.
Votre poésie est teintée de morosité, de mélancolie et marquée par des signes de désespoir. Ceci s’exprime manifestement dans plusieurs poèmes : Eau noire, Je vois. Pour vous le poète est-il condamné à côtoyer le désespoir ? Ou bien est-ce l’occurrence du contexte qui imprime son tempérament et oriente sa plume ?
Malheureusement, côtoyer le désespoir n’est pas toujours un choix ou une décision. À la naissance, un être humain est projeté dans un point du monde au choix duquel il ne participe pas. Si le destin historique de la terre où naît le poète est, pour une raison quelconque, entremêlé au désespoir et à la souffrance, lui aussi est condamné à côtoyer le désespoir. Le poète n’est pas un surhomme capable d’écarter le désespoir de son chemin par une décision ferme. Lentement et sûrement, le désespoir s’entrelace tellement à la trame de la vie du poète et s’insinue dans ses sentiments les plus intimes et les plus profonds que désormais le désespoir vit en lui ! Par conséquent, la plume du poète est influencée par l’air qu’il respire et par les circonstances dans lesquelles il vit.
Dans votre poème intitulé « Une seule feuille de papier blanc » on sent un regain d’espoir, malgré la détresse. Comme si l’espoir vous était à nouveau permis. Vous écrivez :
« Peut-être qu’après l’orage
Ce vent fou et violent du temps
Un oiseau chanteur
Viendra. »
Pour vous Madame Saghi Farahmandpour, le rôle d’un poète, d’un écrivain, d’un artiste et d’un intellectuel est-il de semer les graines d’espoir et ce malgré une terre d’apparence aride ?
À mon avis, lorsqu’un poète, un écrivain, un artiste ou un intellectuel choisit d’exprimer sa pensée par le moyen d’expression qui lui est propre, il est préférable de décrire la réalité telle qu’elle est. Il est évident qu’il faut semer la graine en terre fertile pour qu’elle porte ses fruits. Aucune société n’est une terre aride, mais toute graine ne peut pas être semée dans n’importe quel sol.
Puisque nous venons d’évoquer l’espoir dans la question précédente, considérons à présent votre poème « Impasse ». Par ce poème on se rend compte que le poète n’est pas un simple fantaisiste et un rêveur. Il remplit sa poésie d’une pensée, d’une philosophie et pose des questions existentielles. Pour vous, la poésie devrait-elle pousser le lecteur à la réflexion et aux questionnements ?
La réponse à votre question est assurément « oui ». Pour moi, si la poésie n’incite pas le lecteur à la réflexion et au questionnement et si le lecteur ne peut réfléchir sur la vie à travers elle, la poésie devient une ruine de l’imagination et du sentiment où n’erre qu’un amas désordonné de mots.
Quels sont les poètes qui influencent votre écriture poétique ?
J’ai écrit mon premier poème sous l’influence du recueil de poèmes Les Destinées d’Alfred de Vigny, mais au fil des années, ma principale préoccupation, à savoir la manière d’exprimer poétiquement les souffrances de l’homme, s’est révélée à moi de plus en plus clairement et j’ai essayé de poursuivre ma propre voix poétique.
Quel est pour vous le moment idéal pour écrire ?
Écrire est pour moi un travail à temps plein, quotidien. Naturellement, j’ai besoin de concentration et d’un environnement calme pour écrire. C’est pourquoi il n’y a que les jours où mon esprit est très encombré et agité ou lorsque j’ai de nombreuses choses à faire que je ne me mets pas à écrire.
Quels sont vos projets pour l’avenir ?
Je suis actuellement occupée à écrire mon deuxième recueil de poésie.
Merci d’avoir accepté cette interview ! Un dernier mot pour conclure ?
En guise de conclusion, j’espère que dans mon parcours poétique je pourrai créer un moment marquant parmi les instants répétitifs et peu cléments de la quotidienneté et empêcher que les moments épuisés et essoufflés de la vie ne s’ensevelissent dans l’oubli. Merci.
Entretien réalisé par Amar BENHAMOUCHE
