À Bgayet, une porte millénaire ravive le débat sur le patrimoine kabyle

Une vidéo tournée devant Bab El Fouka, l’une des plus anciennes portes de Bgayet (Béjaïa), a suffi à relancer une discussion qui couve depuis des années dans la ville : que fait-on du patrimoine hammadide, et plus largement kabyle, quand vient le moment de le restaurer ?

La séquence, publiée le 24 juillet par Karim Khima, président de l’association écologiste béjaouie El-Ardh (la terre en arabe, akal en kabyle), montre des panneaux métalliques de type sandwich posés sur le monument et qui, selon lui, se détachent à la main. Il y voit la preuve d’un chantier mené au rabais : non pas une restauration au sens propre, mais un habillage qui ne tient ni compte de l’architecture d’origine ni de la valeur historique du lieu.

Bab El Fouka, aussi appelée Bab El Bounoud, n’est pas un monument comme les autres. Elle date du XIe siècle, quand Bgayet en kabyle était la capitale du royaume hammadide, une dynastie amazighe qui y avait transféré son siège de pouvoir après avoir quitté la Qal’a des Beni Hammad, près de l’actuelle M’Sila. Avant les Hammadides, la ville s’appelait Saldae et avait déjà vécu plusieurs vies : cité numide, comptoir romain, place forte vandale puis byzantine. Les Européens la connaîtront plus tard sous le nom de Bougie, en souvenir de son commerce florissant de cire, un mot resté dans la langue française pour désigner la bougie elle-même. Peu de villes d’Afrique du Nord peuvent se targuer d’une telle épaisseur historique concentrée sur un seul site.

C’est précisément cette épaisseur que Karim Khima dit voir menacée. Il ne parle pas seulement de Bab El Fouka : depuis plusieurs années, il documente d’autres chantiers touchant le patrimoine bâti et naturel de la région, et pointe un même schéma : des marchés confiés, selon lui, à des entreprises qui n’ont pas la compétence pour intervenir sur des monuments anciens. Des citoyens qui relaient ses publications vont plus loin et évoquent des soupçons de favoritisme dans l’attribution de ces marchés. Ce sont, à ce stade, des accusations portées par des militants et des internautes, non des conclusions établies par une enquête indépendante.

L’affaire dépasse en tout cas le seul cas de cette porte. Elle s’inscrit dans une revendication plus ancienne, portée par une partie du mouvement culturel kabyle : celle d’un patrimoine longtemps mal inventorié, mal signalé, et qui aurait besoin d’être sorti de l’ombre plutôt que recouvert de tôle. Des militants amazighs demandent depuis longtemps que d’autres vestiges de la région, qu’il s’agisse des traces hammadides encore enfouies autour de Bgayet, des sites antiques disséminés dans les collines de Kabylie ou de bâtiments plus récents rebaptisés au fil des décennies, fassent l’objet du même travail de recensement et de mise en valeur que celui réclamé aujourd’hui pour Bab El Fouka. Une partie d’entre eux plaide aussi pour que les noms de rues, de places ou de monuments imposés depuis l’indépendance soient réexaminés, au profit de toponymes puisés dans l’histoire amazighe et kabyle de la région plutôt que dans un répertoire perçu comme importé.

Rien de tout cela n’est tranché : ni les responsabilités précises dans le chantier de Bab El Fouka, ni l’ampleur réelle des sites concernés par ces revendications. Mais la vidéo de Karim Khima a eu le mérite de remettre la question sur la table, et elle continue de circuler, alimentant un débat qui touche autant à l’urbanisme qu’à la manière dont Bgayet raconte, ou non, sa propre histoire.

Rédaction Kabyle.com
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