Consuelo Arriagada : « La poésie brise le silence du langage courant »

Née en 1983, à Santiago du Chili, Consuelo Arriagada est l’une des poétesses chiliennes les plus connues de l’espace francophone contemporain. Installée depuis onze ans, en France, sa poésie embrasse la beauté du verbe et elle porte un regard singulier sur le monde. Elle nous accorde ici cette interview dans laquelle elle revient pour nous parler de ses publications récentes et de sa poésie.

Bonjour Madame Consuelo Arriagada, nous sommes ravis de vous interviewer sur Kabyle.com ! Qui êtes-vous Consuelo Arriagada?

Consuelo Arriagada : En langage prosaïque, je suis une poète chilienne qui habite en France depuis 11 ans.

Comment êtes-vous arrivée à la poésie et qu’est-ce qui vous a donné l’envie d’écrire ?

Je suis née avec une importante myopie. J’ai vécu les premières années de ma vie dans un monde complètement flou, un monde de silhouettes, de couleurs et d’images déformées. J’avais l’impression de ne pas habiter dans le même espace que les autres et je sentais qu’il y avait quelque chose en moi qui manquait, mais je ne savais pas exactement quoi. Cette expérience de vie m’a marquée profondément et m’a permis de développer une vie intérieure très riche et un sentiment d’exil intérieur qui ne m’a jamais abandonnée. A l’école, quand on a commencé à lire et à écrire on devait apprendre par cœur les poèmes de Gabriela Mistral, ses petits poèmes pour enfants m’ont ouvert une porte. J’ai trouvé dans la poésie quelque chose qui résonnait déjà en moi, une autre façon de voir le monde, une autre façon de parler, une autre façon d’exister. J’ai commencé à écrire vers 6 ou 7 ans, c’est quelque chose qui s’est produit intuitivement, naturellement.

Comment vous définissez le « poète » ?

C’est un amoureux des mots, mais c’est aussi quelqu’un qui a compris qu’avec le langage courant on n’arrive pas vraiment à s’exprimer ou on arrive d’une façon très pauvre. Plus on utilise les mots et moins ils en disent, moins ils signifient, ils perdent leur poids. Le poète au contraire revitalise le sens des mots, il défigure le langage pour dire quelque chose qui est loin de notre portée, pour créer des images touchantes, pour découvrir ce que personne n’a dit, mais qu’une fois dit cela nous apparait d’une évidence frappante.

« Au point le plus profond de l’indéchiffrable je passe sur l’autre rive. Je pars loin, très loin. D’où je suis le paysage s’estompe. ». C’est ainsi que commence votre poème « Dans l’ombre du rêve », extrait de votre recueil éponyme. Pensez-vous que la poésie soit intrinsèquement liée au monde de l’inconscient ou comparable au rêve?

D’où vient la poésie ? C’est une question que tous les grands poètes se sont posée. Avant c’était question d’inspiration, de muses, des dieux. C’est clair qu’on ne peut pas écrire de la poésie avec la pensée logique quotidienne. On peut remercier Freud et la psychanalyse de nous donner des lumières sur cette zone d’ombre qui est l’inconscient, grâce auquel on peut avoir des réponses plus rationnelles et moins poétiques sur cette matière. J’adore cette phrase de Jean Cocteau qui dit : « Trouver d’abord, chercher après ». Pour moi c’est vraiment ça, le premier mouvement est fait pour l’inconscient, il y a une idée, un mot, un vers qui vient tout seul et ensuite je le retravaille beaucoup consciemment, mais en laissant une grande place à l’intuition.

Dans « Poursuivre le silence», vous dites dans votre poème « Numen » : « Les mots endormis dans le miroir se défont de leur mutisme ». Par ailleurs, dans un autre poème intitulé « Cala », vous écrivez : « j’ai vidé la lune brisée dans le silence dans ton corps. » Pour vous, Consuelo Arriagada, l’écriture poétique brise t-elle le silence et guérit-elle l’âme ?

La poésie brise le silence du langage courant, le silence du monde dans lequel le langage n’est plus qu’une duplicité. Mais la poésie est portée aussi par le silence, le silence intérieur que permet une certaine disponibilité, le silence de l’écriture, le silence entre le vers, le silence qui se révèle dans cette espèce de dédoublement de soi que Rimbaud a exprimé d’une façon si brillante. Je ne sais pas si la poésie peut guérir quelque chose, s’il y a dans la poésie une alchimie ou une transmutation, mais au moins la poésie peut nous rapprocher, parce que la poésie nous parle à tous. La poésie parle à l’humanité de sa propre humanité, elle parle de ce qui nous rend profondément humains.

Votre dernier recueil Le bord, publié en 2025, marque, et à mon humble avis de lecteur et d’admirateur de votre plume, on y sent une évolution, une maturation de votre écriture. Vos décrivez avec subtilité la complexité et l’absurdité de l’être humain, son rapport à la politique, à la l’amour, etc. Il apparaît dans votre poétique comme un sadique, un narcissique, un obsédé du pouvoir. On peut dans cette perspective citer des poèmes très percutants de ce recueil comme : Sous la lampe, Les Hyènes et Pensée. Pour vous, le poète porte-t-il en lui une vision différente du monde ?

Mon dernier recueil, c’est la fin d’une trilogie qui a commencé avec « Dans l’ombre du rêve. » Je viens de m’apercevoir qu’il y avait un fil conducteur entre mes recueils, une histoire assez banale (d’un point de vue statistique), partagée par beaucoup des femmes qui ont vécu des violences au sein du couple. J’ai fait beaucoup de prises de conscience grâce à l’écriture, car les murmures qui sont venus s’installer dans mes livres ont trouvé la clé dont j’avais besoin, pour partir d’une relation dans laquelle j’étais en train de m’effacer complètement. Les titres, déjà assez suggestifs, parlent du rêve, du silence et d’un bord où je me trouve encore. Beaucoup d´écrivains m’ont parlé de l’ambiance étrange et mystérieuse, un peu monstrueuse, de mes livres. Maintenant, je réalise que j’ai vécu pendant des années dans cette étrangeté, à cause de la migration et de la dissonance cognitive. Pour répondre à votre question, je ne sais pas. Nous ne pouvons pas juger objectivement la vision du monde des autres, et pareillement, nous ne pouvons pas savoir si nous partageons la même, car nous parlons des subjectivités. Proust, dans un passage que j’adore de « A la recherche du temps perdu », dit : « Par l’art seulement nous pouvons sortir de nous, savoir ce que voit un autre de cet univers qui n’est pas le même que le nôtre et dont les paysages nous seraient restés aussi inconnus que ceux qu’il peut y avoir dans la lune ».

lebord Kabyle.com

Dans la poésie, nous rencontrons toujours un refuge ; il y a un autre qui chuchote dans nos oreilles en nous regardant, qu’à nous. Avec l’écriture, nous le faisons pour quelqu’un d’autre sans nous en apercevoir.

On remarque, dans ce recueil, que vos poèmes sont courts, avec une forte présence des éléments de la nature. Ne s’agirait-il pas ici d’une influence du haïku ?

Certainement, il y a une influence du haiku dans toute la poésie contemporaine, mais le haiku a ses propres règles: trois vers avec 5, 7, 5 syllabes et des références à la nature ou aux saisons, mais pas seulement, il doit y avoir aussi un équilibre entre l’action et l’immobilité.

Pour moi, la longueur d’un poème dépend plus de lui-même que d´autres considérations, car ma poésie n’est pas programmatique.

Vous écrivez en espagnol et vos trois recueils sont des éditions bilingues. Pensez-vous que la traduction, même si de qualité, permette de reproduire votre univers poétique ?

Je crois qu’en général la traduction a une réputation qu’elle ne mérite pas, qui vient de l’expression italienne : « Traduttore, traditore ». Je la trouve tellement injuste, car c’est grâce à l’énorme travail des traducteurs qu’on peut avoir accès à des œuvres plus importantes de la littérature, si on devait apprendre une langue pour avoir accès à un livre, je n’ose pas imaginer une telle horreur. En ce qui concerne mon univers poétique, je suis sûre qu’il se dévoile dans la traduction, même si dans une traduction poétique il y a des choses qui ne pourront pas se produire de la même façon, parce que la littéralité des mots ne permet pas une littéralité du sens, et ma poésie c’est une poésie de sens. Pour mes livres j’ai travaillé dans la traduction avec les traductrices Michelle Dospital et Sandra Bruno, qui sont en plus des poètes, elles ont la sensibilité et l’amour des mots. Je les remercie pour leur formidable travail.

Entre 2021 et 2025, vous avez fait partie d’un atelier de poésie « El helecho poético », que dirige le poète Samuel Trigueros. Parlez-nous un peu de cet atelier.

C’est un atelier de création poétique à lequel je suis arrivée grâce à l’invitation d’un ami, le poète chilien Felipe Roman. Pour moi c’était une incroyable aventure. J’y participais depuis 2020 jusqu’au mois de mai 2025. Samuel Trigueros est un excellent poète, mais aussi un grand professeur. Il nous aidait à évoluer chacun à notre rythme, chacun dans son style, et dans le plus grand respect. Mon premier livre est né de là, comme un projet d’écriture de l’atelier. On se retrouvait tous les dimanches et on partageait nos poèmes qui sont faits sur la base d’une consigne d’écriture, c’est un moment de plaisir, d’amitié, de complicité. J’ai appris beaucoup des choses et ça m’a permis d’avoir de la rigueur et de la discipline dans mon écriture.

Que pensez-vous de la place de la poésie aujourd’hui en France et au Chili?

La France et le Chili sont des pays avec une tradition poétique très importante et pour moi c’est grâce à ça que la place est bien assurée. La poésie fait partie de l’héritage culturel des deux pays, je ne me fais pas de souci particulier par rapport à ça, la poésie est en bonne santé, il y a des bons et bonnes poètes en France et au Chili qui pourront garantir le relais. Après du côté des lecteurs, on sait bien que la poésie a toujours été marginale.

Quel est le rôle du poète dans la société moderne ?

Ecrire une poésie qui ne soit pas consommable.

Quels sont les poètes qui influencent votre écriture poétique?

Il y a beaucoup de poètes qui ont laissé des traces en moi, comme: Gabriela Mistral, Vicente Huidobro, Pablo de Rokha, Jorge Teillier, Nicanor Parra, Lautréamont, Antonin Artaud, Arthur Rimbaud, Charles Baudelaire, Rainer Maria Rilke, Paul Celan, Fernando Pessoa, Walt Whitman, Samuel Beckett, T.S. Eliot, Roberto Juarroz, Alejandra Pizarnik, Blanca Varela, Clarice Lispector, Anne Sexton, Sylvia Plath, Joyce Mansour, Andrée Chedid, Anne Carson, Chantal Maillard, Anna Blandiana, Maria Negroni, Han Kang, Maria Do Cebreiro, Mary Ruefle, Paul Auster, Emily Dickinson, Henry Michaux, Antonio Gamoneda, Ida Vitale, Peter Handke, Giuseppe Ungaretti, Cristina Peri Rossi, Valerio Magrelli, Hugo Mujica, Alda Merini, Ingeborg Bachmann, Nelly Sachs, Rina Lasnier, Anna Akhmatova, Eunice Odio, entre autres.

Votre dernier recueil de poésie lu?

L’archangélique de Georges Bataille.

Quel est pour vous le moment idéal pour écrire?

D’après moi, le moment idéal n’existe pas. L’écriture exige d’être tout le temps en éveil.

Merci beaucoup d’avoir répondu à mes questions ! Un mot pour conclure ?

Je vous remercie, Amar, pour cette agréable conversation.

Entretien réalisé par Amar Benhamouche

Amar Benhamouche
Amar Benhamouche
Articles: 100

Laisser un commentaire

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur la façon dont les données de vos commentaires sont traitées.