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Laura Rucinska : quand les mots transcendent les frontières
Entre la Pologne de son cœur et la France de son espérance, la poète et artiste Laura Rucinska porte un message d’humanité et de fraternité. Dans cette interview exclusive, elle nous parle de l’exil, de la création, de la spiritualité et du rôle de la poésie face aux dérives politiques de notre époque.
Bonjour Madame Laura Rucinska, vous êtes notre interviewée, nous sommes ravis de vous avoir sur Kabyle.com !
Laura Rucinska : C’est un immense plaisir partagé et je vous remercie de m’accueillir sur un média issu d’une culture de la connaissance et de la recherche du raffinement : la Kabylie.
Dans votre poème « Amitié », vous manifestez votre attachement à votre pays d’origine, la Pologne. Vous rendez hommage également à votre pays d’accueil, la France. « De blanc et rouge liés, À jamais dans mon cœur »….. « Et toi France, Tu m’as accueilli, Terre de mon espérance, De mon cœur vieilli. » Le poète exilé est-il condamné à aimer deux terres ou serait-ce un non-choix, une réalité spontanée ?
Je pense que le poète est capable de sublimer les expériences difficiles, il est capable grâce à son imaginaire d’y apporter une narration subtile à travers ses émotions. Pour ma part je n’ai pas été obligée d’aimer la France, car j’ai choisi cette terre d’accueil en tant qu’âme, et donc mes parents qui allaient réaliser cette traversée des frontières interdites à l’époque.
Vous approchez des questions existentielles. Ainsi écrivez-vous dans votre poème intitulé « Passage » : « Je sais que je me suis accomplie, Je sais que j’ai créé, Je sais que j’ai construit Et que j’ai aimé, Et je sais que je reviendrai aussi Comme tout nomade de l’éternité » Pour vous, Madame Laura Rucinska, un poète peut-il mourir ?
Pour moi un poète ne meurt jamais car il reste ses mots qui ont retranscrit des émotions hors du temps présent où il écrit. Ces mots retranscrivent des émotions universelles, car elles sont humaines. Si nous voyons la question plus largement, un être humain est pour moi éternel car il est avant tout un être spirituel. J’aime beaucoup cette citation du prêtre Pierre Teilhard de Chardin qui nous dit que « Nous ne sommes pas des êtres humains vivant une expérience spirituelle, nous sommes des êtres spirituels vivant une expérience humaine ». Le principe de mort n’existe donc pas pour moi.
Dans un autre poème intitulé « Écris », on trouve les vers : « Écris, Le mot est créateur,…. Écris, Les ressentis de ton âme par ta plume Pour que cette partie de l’histoire ne parte pas comme une écume » Pensez-vous que l’écriture arme contre l’effacement et l’oubli ?
Je suis convaincue que la culture et l’éducation se transmettent par le livre. Que les livres sont un outil d’intelligence et de liberté car ils permettent de garder la mémoire du passé. L’écriture plus largement est un moyen de transmettre. Si l’être humain lit il développe son sens critique, son bon sens et sa capacité à être libre. Lorsque dans le poème j’écris que le mot est créateur c’est pour rappeler que nous pouvons transmettre, c’est également nous rappeler que l’être humain est créateur.
Votre poème « À vous mes sœurs et frères » porte un cri de révolte contre ceux qui divisent l’humanité : « Face aux créateurs de guerre, Ceux qui amènent la misère, Je construis notre terre, » Mais aussi, on écoute ici le chant d’espoir d’une poète qui tend la main à la fraternité et espère un monde meilleur : « À toi ma sœur, mon frère, Toi qui as choisi de venir incarné Sur cette terre, avec un autre habit de lumière, » Quel regard porte le poète sur le fait politique et quelle est sa place dans les dynamiques du changement dans le monde ?
Je pense que la politique d’aujourd’hui, en tout cas en France qui est la terre de mon espérance comme vous l’avez bien compris, est très éloignée de ses lettres de noblesse grecques avec la pensée d’Aristote. Elle ne permet plus du tout la souveraineté du peuple à sa propre culture, et elle ne guide plus vers le bien, vers l’élévation de la société. Nous vivons une époque d’escroquerie où ceux qui sont les moins évolués vont imposer des règles de fonctionnement qui s’opposent et détruisent la dignité de l’être humain et également ses principes spirituels. Sous couvert d’une pensée occidentale « bien pensante » il y a une violation de la liberté de penser et une dictature de la pensée unique qui est l’antithèse du divin. La seule manière de se sortir de cette situation est que chaque être humain retrouve déjà sa propre souveraineté, donc une relation à soi-même, et la poésie permet cela car elle questionne, elle ravive, elle rappelle par le partage du vécu des émotions que nous sommes vivants, et donc que nous pouvons agir. Il est pour moi essentiel que chaque être humain se rappelle et se rattache à sa culture : c’était d’ailleurs la pensée du pape Jean-Paul II qui est venu nous rappeler que nous constituons une grande famille humaine par nos différences culturelles. J’aime beaucoup les différences culturelles : elles m’inspirent, car dans chaque culture nous trouvons des richesses de connaissances incroyables. J’aime beaucoup ce poème de Jacques Prévert sur la liberté qui nous dit que la liberté ce n’est pas partir, c’est agir : donc ce n’est pas subir c’est poser des actes et pour poser des actes je dois me révéler à moi-même, je dois être un être éveillé.
Que pensez-vous de la place qu’occupe la poésie dans le monde d’aujourd’hui ?
Aujourd’hui la poésie est très valorisée. Elle est même utilisée comme un outil marketing. Et dans certains cas utilisée dans le faux, l’inauthentique, et dans un processus de médiatisation industrialisé. Mais c’est une évolution car par le passé elle était considérée, en tout cas en France, comme ringarde, niaise, et pour ceux qui ne connaissent pas la vie. Il y a de nombreux pays où la poésie fait partie de la culture et ne l’a jamais quittée. En France de plus en plus de personnes s’y intéressent et en sont émues, et ce fait est, pour moi, le plus important à retenir.
Quel est le meilleur moment pour peindre et écrire ?
Pour ma part le meilleur moment pour créer est lorsque je me sens en harmonie avec moi-même et que je ne suis pas traversée par des émotions négatives comme de la colère par exemple. La tristesse peut tout de même me permettre de créer. J’attache une grande importance à la création juste et dans ce cadre j’ai besoin de me sentir bien avec moi-même et en connexion avec le tout, une connexion d’amour avec le tout.
Qui sont les poètes qui ont influencé votre poésie ?
Il y a bien sûr des poètes qui m’ont inspirée comme René-François Sully-Prudhomme, William Ernest Henley, Pablo Neruda, Maria Polydouri : pour tous les spectacles que nous avons créés au sein de notre compagnie de spectacles j’ai dû faire de nombreuses recherches. Et je suis surtout influencée par un état d’esprit philosophique et spirituel : je suis fan de la pensée de Nelson Mandela, du Dalai-Lama, de Gandhi, du prêtre Pierre Teilhard de Chardin.
Quels sont vos prochains projets ?
Au dernier trimestre, j’aurai la sortie de mon recueil de poésies « Promesse » qui existe déjà en version audio. C’est le recueil de poésies du spectacle de poésies musicales « Promesse ». J’aurai également le plaisir de rejouer le spectacle « Promesse » qui retrace l’histoire d’une femme qui a traversé les frontières naturelles de la Pologne communiste pour venir quérir la liberté en France : j’ai construit ce spectacle à partir de l’histoire de ma famille. Je le conçois comme une mission de vie : à l’heure où en Occident la liberté d’expression est bafouée.
Pour conclure, vous me demandez un mot pour terminer cet entretien.
Je vous remercie infiniment de m’avoir posé des questions si intéressantes et si essentielles. Je porte le vœu d’un futur où un respect règne entre tous les êtres humains : un respect de nos différentes cultures qui soit une source de richesses, et où chaque être humain se rappelle son identité, ses racines, son histoire de vie, et protège la mémoire de sa culture d’origine, le vœu d’une humanité éveillée.
