𝐋’𝐀𝐥𝐠𝐞́𝐫𝐢𝐞 𝐟𝐨𝐬𝐬𝐢𝐥𝐢𝐬𝐞́𝐞 : 𝐜𝐡𝐫𝐨𝐧𝐢𝐪𝐮𝐞 𝐝’𝐮𝐧 𝐩𝐚𝐲𝐬 𝐪𝐮𝐢 𝐚 𝐩𝐞𝐮𝐫 𝐝𝐞 𝐬𝐨𝐧 𝐩𝐫𝐨𝐩𝐫𝐞 𝐯𝐢𝐬𝐚𝐠𝐞

Il faut le dire brutalement, parce que la politesse n’a jamais rien libéré : l’Algérie officielle n’est pas une nation, c’est un déguisement. Un pays réel, immense, pluriel, vivant, recouvert de force par un costume trop petit taillé à Istanbul et au Caire il y a des siècles. Et sous ce costume, on étouffe.

Regardez ce que ce régime appelle « identité nationale ». Ce n’est pas une identité, c’est un uniforme. Une greffe. Un modèle importé qui n’a jamais poussé sur cette terre mais qu’on impose à coups de circulaires, d’écoles arabisées, de mosquées subventionnées et de télévisions abrutissantes. On a pris un peuple nord-africain, amazigh dans ses os, méditerranéen dans son souffle, et on lui a dit : oublie qui tu es, récite ce qu’on te dicte.

C’est ça, le projet turco-islamiste qui gouverne l’Algérie depuis l’indépendance confisquée. Un projet de dépersonnalisation collective.

𝗟’𝗵𝗲́𝗿𝗶𝘁𝗮𝗴𝗲 𝗼𝘁𝘁𝗼𝗺𝗮𝗻 𝗾𝘂’𝗼𝗻 𝗿𝗲𝗳𝘂𝘀𝗲 𝗱𝗲 𝗻𝗼𝗺𝗺𝗲𝗿

On parle beaucoup de colonisation française. À juste titre parfois, en abus la plupart du temps, parce que c’est devenu l’alibi universel de tous les échecs. Mais il y a une colonisation dont ce régime ne parle jamais, qu’il chérit même en secret : la colonisation ottomane. Trois siècles de domination turque, de janissaires, de deys, de raïs qui traitaient l’indigène nord-africain comme du bétail fiscal. Trois siècles où Alger n’était qu’une régence, une caserne, un repaire de course maritime gouverné par des étrangers qui méprisaient les autochtones.

Et pourtant, cette période-là, on ne la maudit jamais. On la maquille en âge d’or islamique. Pourquoi ? Parce que le pouvoir actuel se reconnaît dedans. Il en est l’héritier direct. La même logique de caste, la même verticalité brutale, le même mépris du peuple réel, la même religion instrumentalisée comme matraque. Le régime algérien n’a pas décolonisé le pays des Ottomans, il a repris leur système et l’a repeint aux couleurs du drapeau.

𝗟𝗮 𝗿𝗲𝗹𝗶𝗴𝗶𝗼𝗻 𝗰𝗼𝗺𝗺𝗲 𝗰𝗮𝗺𝗶𝘀𝗼𝗹𝗲

Parlons franchement de l’islamisme d’État, parce que c’est le cœur du réacteur.

Ce régime a compris très tôt une chose diabolique : un peuple qu’on maintient dans la religiosité obligatoire est un peuple qu’on n’a plus besoin de convaincre, il suffit de le culpabiliser. Depuis la Charte nationale de 1976, l’islamisation forcée n’a jamais été une conviction spirituelle, elle a été une technologie de contrôle. On a ouvert les portes aux Frères musulmans, on a importé des maîtres à penser du Moyen-Orient, on a laissé pourrir l’islam algérien traditionnel — celui des zaouïas, du soufisme, de la tolérance rurale — pour le remplacer par un wahhabisme de caserne, rigide, hostile à la vie, hostile à la femme, hostile à la pensée.

Et quand le monstre a grandi au point de dévorer le pays entier dans les années 90, le régime a fait semblant de le combattre tout en le nourrissant par-dessous. Bouteflika a incarné cette hypocrisie parfaite : la main droite qui tire sur les terroristes, la main gauche qui réislamise les esprits. Résultat, l’Algérie est devenue une société qui a peur de son ombre, où l’on n’ose plus manger en public pendant le ramadan, où l’on juge le degré de foi du voisin, où la liberté de conscience est un crime.

C’est ça, l’archaïsme. Non pas la tradition — la tradition est belle quand elle est vivante et héritée —, mais pas la tradition transformée en prison mentale.

𝗟𝗮 𝗹𝗮𝗻𝗴𝘂𝗲 𝗰𝗼𝗺𝗺𝗲 𝗮𝗿𝗺𝗲 𝗱𝗲 𝘀𝗼𝘂𝗺𝗶𝘀𝘀𝗶𝗼𝗻

Et maintenant, la guerre des langues, qui n’est pas une guerre des langues mais une guerre pour le contrôle des cerveaux.

Regardez la manœuvre. On chasse le français — non pas parce qu’on aime tamazight, non pas par souveraineté culturelle, mais parce que le français est une fenêtre. Une porte vers un autre monde, vers d’autres livres, d’autres idées, d’autres façons de penser. Un peuple qui lit en plusieurs langues est un peuple difficile à mentir. Alors on ferme la fenêtre.

On brandit l’anglais comme prétendue modernité, mais c’est du théâtre. Le régime se moque de l’anglais comme de sa première djellaba. Ce qu’il veut, c’est simplement remplacer une ouverture par une dépendance qu’il maîtrise, tout en gardant l’arabe standard comme langue sacrée du pouvoir. Cet arabe classique que personne ne parle dans la rue, cet arabe de bureaucrate et d’imam, cet arabe qui n’est la langue maternelle de personne mais la langue du commandement de tous.

Pendant ce temps, tamazight, la langue de la terre, la langue des ancêtres, la langue qui était là avant les Arabes, avant les Turcs, avant les Français, avant l’islam lui-même. Cette langue-là, on la tolère du bout des lèvres, on lui accorde une reconnaissance de façade, un statut décoratif, vidé de moyens, saboté dans les faits. Officielle sur le papier, clandestine dans la réalité.

Pourquoi ? Parce que tamazight rappelle une vérité insupportable au régime : l’Algérie n’est pas arabe. Elle est amazighe arabisée. Nuance mortelle pour ceux qui ont bâti tout leur pouvoir sur le mythe arabo-islamique.

𝗟𝗮 𝗞𝗮𝗯𝘆𝗹𝗶𝗲, 𝗰𝗲 𝗺𝗶𝗿𝗼𝗶𝗿 𝗾𝘂’𝗼𝗻 𝘃𝗲𝘂𝘁 𝗯𝗿𝗶𝘀𝗲𝗿

Et c’est là qu’on comprend la haine viscérale du système contre la Kabylie.

La Kabylie n’est pas une région rebelle par folklore ou par caractère. Elle est un miroir. Elle renvoie à l’Algérie officielle l’image de ce qu’elle aurait pu être si elle n’avait pas été violée idéologiquement : une société qui parle sa langue, qui assume son histoire longue, qui pratique une religion apaisée ou pas de religion du tout, qui débat, qui vote dans ses villages depuis des siècles avec les tajmaât, qui refuse de courber l’échine devant le chef.

La Kabylie dérange parce qu’elle est la preuve vivante que le monolithisme est un mensonge. Que l’unité nationale décrétée d’en haut n’est pas de l’unité, c’est de l’écrasement. Que l’on peut être algérien, africain, méditerranéen, sans réciter le catéchisme arabo-islamiste.

Alors le régime la punit. Économiquement, en l’étouffant. Politiquement, en la criminalisant. Symboliquement, en la caricaturant. Il la présente tantôt comme un nid de séparatistes, tantôt comme une créature de la France, tantôt comme une bande de mécréants. Tout, plutôt que d’admettre la vérité : la Kabylie n’est pas le problème de l’Algérie, elle est le rappel de sa liberté perdue.

𝗨𝗻 𝗽𝗮𝘆𝘀 𝗾𝘂𝗶 𝗿𝗲𝗰𝘂𝗹𝗲 𝗲𝗻 𝗰𝗿𝗼𝘆𝗮𝗻𝘁 𝗮𝘃𝗮𝗻𝗰𝗲𝗿

Voilà le résultat de soixante ans de ce système. Une Algérie assise sur des richesses colossales et incapable de nourrir sa jeunesse. Une Algérie qui exporte du gaz et importe tout le reste, y compris ses idées. Une Algérie dont les enfants ne rêvent que d’une chose : partir. Traverser la mer sur une barque plutôt que de rester dans le musée à ciel ouvert que le pouvoir appelle « nation ».

Ce n’est pas un accident. C’est le produit logique d’un régime qui a préféré des sujets obéissants à des citoyens libres, des croyants dociles à des esprits critiques, une population uniforme à un peuple vivant. On a sacrifié l’avenir sur l’autel d’une identité fabriquée, importée, morte.

L’archaïsme algérien n’est pas dans le peuple. Le kabyle, lui, est jeune, débrouillard, connecté, ironique, épuisé mais vivant. L’archaïsme est dans la caste qui le gouverne. Des vieillards de l’esprit, même quand ils sont jeunes de corps. Des hommes qui pensent avec les catégories du siècle dernier, qui gèrent un pays du XXIe siècle avec les réflexes d’une régence ottomane et la théologie d’un prêche wahhabite.

𝗟𝗲 𝗿𝗲́𝗲𝗹 𝗳𝗶𝗻𝗶𝘁 𝘁𝗼𝘂𝗷𝗼𝘂𝗿𝘀 𝗽𝗮𝗿 𝗴𝗮𝗴𝗻𝗲𝗿

Mais il y a une chose que les tyrans oublient toujours, une loi que Machiavel lui-même connaissait : on peut soumettre un peuple, on ne peut pas le transformer. On peut lui interdire sa langue, elle survit dans les cuisines et les chants. On peut lui imposer un récit, il le récite le jour et le moque la nuit. On peut le fossiliser un temps, mais le vivant finit toujours par fissurer la pierre.

La Kabylie ne demande pardon à personne. Ni pour sa langue, ni pour sa mémoire, ni pour son refus de plier. Et elle n’est pas seule. Partout, dans les Aurès, dans le M’zab, dans le Sud touareg, dans les villes mêmes où l’on croyait la conscience éteinte, quelque chose remue. Le mensonge du monolithisme se craquelle.

Plus ce régime serrera la vis, plus il fabriquera des insoumis. Plus il voudra uniformiser, plus il révélera sa peur. Car un pouvoir qui a besoin d’écraser les différences pour tenir debout est déjà un pouvoir qui sait, au fond de lui, qu’il ne repose sur rien.

L’Algérie plurielle existe. Elle a toujours existé. Elle existait avant les Turcs, avant les conquérants venus de l’Est, avant tous ceux qui ont voulu la nommer à sa place. Et elle sera encore là, debout, quand le costume trop petit aura fini de craquer sur les coutures.

Le reste n’est que du décor. Un décor qui vieillit mal.

Z Jugurta

Rédaction Kabyle.com
Rédaction Kabyle.com
Articles: 904

Laisser un commentaire

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur la façon dont les données de vos commentaires sont traitées.