Mort à Genève de Boualem Boualem, l’homme des écoutes et des secrets du régime algérien

Le directeur de cabinet de la Présidence algérienne, Boualem Boualem, est mort lundi à Genève des suites d’une longue maladie. Ancien magistrat passé par le Sénat et la surveillance des communications, il était devenu l’un des hommes les mieux informés du régime. Pilier d’un système accusé par les ONG de réprimer les libertés, notamment en Kabylie, il emporte avec lui une part des secrets de la dictature algérienne.

La nouvelle est tombée par un communiqué laconique. Lundi 5 octobre 2026, la Présidence de la République a annoncé le décès de son directeur de cabinet dans un hôpital genevois, où il était soigné pour une maladie grave. Elle a présenté ses condoléances à sa famille. Rien de plus.

Cette sobriété lui ressemble. Boualem Boualem fuyait les caméras. On le voyait rarement, toujours en retrait du chef de l’État. Sa dernière activité officielle connue remonte au 22 avril, lors d’un entretien à Alger avec des responsables tchadiens. Depuis, plus rien. Pendant plus de cinq mois, son absence a nourri les rumeurs. La maladie en était la raison.

Un juge dans la machine

Rien ne le destinait, sur le papier, à devenir l’homme des secrets. Boualem Boualem est d’abord un juriste. Magistrat de carrière, il siège comme conseiller à la Cour suprême.

En 2001, quand la Kabylie s’embrase lors du Printemps noir, il appartient encore à ce monde judiciaire. Les services de renseignement sont alors tenus par le DRS du général Mohamed Mediène, dit « Toufik ». Aucune source publique ne lui prête de rôle dans l’appareil sécuritaire à cette époque.

La politique vient ensuite. De janvier 2007 à mars 2012, il représente la wilaya de Tiaret au Conseil de la nation, sous l’étiquette du RND, le parti de l’administration.

L’homme des écoutes

Le tournant survient en 2015. Sous Abdelaziz Bouteflika, l’État crée l’Onplitic, l’organe chargé de prévenir et de combattre les infractions liées aux technologies de l’information. En pratique, c’est l’outil de surveillance des communications. Boualem Boualem en prend la tête.

Le poste est stratégique. Il fait de lui l’un des rares civils à connaître de l’intérieur les mécanismes de surveillance électronique du pays. Il en cédera plus tard la présidence.

Quand le Hirak éclate en février 2019, l’Onplitic fait partie de l’arsenal d’un régime pris de court par des millions de manifestants. Le renseignement, lui, est alors coordonné par le général Bachir Tartag, écarté en avril 2019 dans la foulée de la chute de Bouteflika. Boualem Boualem n’a jamais dirigé les services de renseignement.

Le rescapé devenu indispensable

La chute du clan Bouteflika aurait pu l’emporter. Elle le propulse. En janvier 2020, quelques semaines après l’élection d’Abdelmadjid Tebboune, il entre au cabinet présidentiel. Son titre dit tout : conseiller chargé des affaires juridiques, des relations avec les institutions, des enquêtes et des habilitations.

Concrètement, aucune nomination sensible ne lui échappe. C’est par son bureau que passent les vérifications sur les futurs hauts responsables. Le nouveau pouvoir, qui gère alors la fin du Hirak et ses suites judiciaires, s’appuie sur ce juriste qui connaît les dossiers.

En novembre 2023, Nadir Larbaoui est nommé Premier ministre. Boualem Boualem le remplace, d’abord par intérim, à la direction du cabinet. Un décret du 2 janvier 2024 le confirme et ce poste vient d’être renforcé : il supervise désormais aussi les requêtes des investisseurs. En mars 2024, il prend la présidence de la Haute commission nationale des recours liés à l’investissement.

En octobre 2025, un décret lui retire ses fonctions de conseiller. Il garde la direction du cabinet jusqu’à sa mort.

Entre réalité et fantasmes

Son influence a suscité une abondante littérature, surtout à l’étranger. Le site marocain Hespress, reprenant Sahel Intelligence, l’a présenté comme le véritable « cerveau » de la présidence, détenteur de dossiers compromettants sur les plus hauts dirigeants civils et militaires. Ces affirmations reposent sur des sources anonymes. Elles n’ont jamais été étayées et paraissent dans un contexte de forte tension entre Rabat et Alger.

Ce qui est établi suffit pourtant à mesurer son poids. Surveillance des communications, enquêtes d’habilitation, gestion du flux présidentiel : rares sont ceux qui ont eu accès à autant d’informations sensibles.

Au cœur d’un système accusé de répression

Son ascension coïncide avec un net recul des libertés en Algérie. Après l’essoufflement du Hirak, des centaines de militants, journalistes, avocats et opposants ont été poursuivis ou emprisonnés. Amnesty International et Human Rights Watch accusent régulièrement les autorités d’utiliser la justice et l’appareil sécuritaire pour faire taire les voix dissidentes.

La Kabylie a été particulièrement visée. En mai 2021, le Mouvement pour l’autodétermination de la Kabylie (MAK) est classé organisation terroriste. Le mois suivant, une ordonnance introduit dans le code pénal l’article 87 bis, qui élargit la définition du terrorisme à toute action visant à changer le système de gouvernance par des moyens non constitutionnels. Des experts de l’ONU et des ONG ont dénoncé un texte permettant de criminaliser l’opposition pacifique.

Depuis, les arrestations de militants kabyles, toutes tendances confondues, se sont multipliées, souvent pour « atteinte à l’unité nationale ». Plusieurs rédactions présentent Boualem Boualem, alors conseiller juridique du président, comme l’un des artisans de l’article 87 bis. Son rôle exact dans la rédaction du texte n’a toutefois jamais été documenté publiquement. Pour ses détracteurs, il incarne l’architecture juridique de cette répression.

En Kabylie, ni deuil ni pardon

À Alger, l’heure est aux condoléances officielles. Sur les réseaux sociaux, le ton est tout autre. Des internautes kabyles ont accueilli l’annonce sans compassion, rappelant le rôle qu’ils lui prêtent dans la répression de ces dernières années.

Sur Facebook, un internaute le présente comme « le père de la loi 87 bis » et lui reproche d’avoir mis la justice au service du pouvoir. Il conclut par une formule amère, en clin d’œil à l’homme des écoutes : « Là-haut, il n’y a pas de réseau. »

Dans la presse, les traitements diffèrent. Une chaîne berbère a relayé sur Facebook la version officielle, condoléances de la Présidence comprises. Un quotidien en ligne a adopté un angle plus critique : il rappelle que l’Onplitic a fait de lui un homme « qui savait tout sur tout le monde », le cite parmi ceux qui ont mis en place l’article 87 bis et relève que le communiqué ne dit rien de sa maladie.

Ces réactions illustrent la distance entre le pouvoir et une partie de la société kabyle. Pour ces internautes, son nom reste associé aux procès pour « terrorisme » et « atteinte à l’unité nationale ».

Une succession à surveiller

Au lendemain de sa mort, aucun successeur n’a été annoncé. Le choix du prochain directeur de cabinet dira beaucoup des équilibres au sommet de l’État. Dès l’été, la presse marocaine évoquait déjà un effacement de Boualem Boualem qui aurait modifié les rapports de force. Aucune source algérienne ne l’a confirmé.

L’homme n’a laissé ni mémoires ni entretien. La boîte noire du pouvoir algérien s’est refermée à Genève, sans avoir été ouverte. Les prisonniers kabyles restent quant à eux dans l’obscurité des cellules algériennes.

Rédaction Kabyle.com
Rédaction Kabyle.com

Signature collective et espace d'expression des membres de l'équipe et des contributeurs. Analyses, enquêtes et décryptages au cœur de l'actualité, de la culture et de la mémoire kabyle. Vous souhaitez participer ? Le site vous offre la possibilité de valoriser votre compte auteur-journaliste et de publier vos articles directement au sein de notre communauté.

Articles: 1126