Banafsheh Farisabadi : j’essaie aussi d’éviter le sentimentalisme et la posture victimaire dans ma poésie
Artiste et poète iranienne, née à Téhéran et vit actuellement en France, Banafsheh Farisabadi revient dans cette interview pour nous parler de sa poésie et ses projets futurs.
Bonjour Madame Banafsheh Farisabadi, nous sommes ravis de vous interviewer sur Kabyle.com. Vous êtes née en Iran, sur la terre des poètes. Pensez-vous qu’il y ait un lien entre vos origines et votre lien à la poésie ?
Banafsheh Farisabadi : Bonjour, et merci pour cette invitation.
Je ne pense pas que le fait d’être iranienne explique à lui seul mon activité poétique. Il y a des millions d’Iraniens qui ne sont pas poètes, et l’appartenance à un pays ne détermine pas une vocation artistique.
Cela dit, il est indéniable que la poésie occupe une place particulière dans la culture iranienne.
Elle est profondément présente dans la vie quotidienne, dans la langue, dans les références culturelles et dans la mémoire collective. La langue persane, par sa musicalité, sa richesse d’images et sa longue tradition littéraire, peut certainement favoriser une sensibilité au langage et à la poésie.
Mais devenir poète ne relève pas d’un héritage culturel seul. Cela tient avant tout à une fréquentation assidue de la littérature, à une lecture profonde et régulière des textes, à la curiosité intellectuelle, à une attention constante portée au monde et aux mots. C’est aussi une pratique intérieure qui se construit dès le plus jeune âge et qui se développe au fil des années par le travail, l’exigence et la persévérance.
On sent de la sincérité dans votre poétique. En effet, vous mettez à nu vos sentiments, et vous rassemblez l’amour, la vie, la haine et la violence, dans un même poème comme sur une toile d’abstraction lyrique. Pour vous, un poète ne doit pas être un simple fantaisiste, porteur d’un discours simpliste, mais un archéologue qui met en exergue les contradictions du quotidien. Suis-je proche de votre propos ?
La sincérité n’est pas une qualité propre à ma poésie ; elle me semble être une exigence fondamentale de toute véritable démarche poétique. Pourtant, c’est une qualité plus rare qu’on ne le croit. Si ma poésie vous paraît sincère et si cela se ressent à la lecture, j’en suis heureuse.
Pour le reste, oui, vous êtes assez proche de mon propos. J’essaie de me tenir à distance de toute simplification, de ce que j’appellerais parfois une certaine facilité d’écriture. Je me méfie également des « grands récits », pour reprendre l’expression de Jean-François Lyotard.
J’essaie aussi d’éviter le sentimentalisme et la posture victimaire dans ma poésie. Et, pour être franche, j’aimerais que les lecteurs français finissent eux aussi par se lasser de cette victimisation lorsqu’il est question des poètes iraniennes et iraniens.
Vous désacralisez le système de valeurs en vous attaquant à la religion et à la morale sociale. Vous assumez pleinement votre engagement.
Le premier poème de votre recueil « Goûter au cimetière » le prouve : « Mélodie composée d’une femme de l’est de Téhéran,/chant agrafé aux livres interdits ou approuvés ». En tant que femme originaire du Moyen-Orient, issue d’une société conservatrice attachée aux valeurs morales et religieuses, n’avez vous pas songé aux dangers auxquels vous pourriez être exposée en écrivant ainsi?
Je tiens d’abord à distinguer les valeurs morales des valeurs religieuses, même si les frontières entre les deux ne sont pas toujours étanches. Il existe des valeurs humaines qui s’expriment dans le cadre d’une morale laïque comme il en existe qui s’enracinent dans une tradition religieuse. Ce qui m’importe n’est donc pas leur origine, mais leur portée humaine.
Je ne crois pas que ma poésie cherche à sacraliser ou à désacraliser quoi que ce soit. Elle ne mène aucun combat contre les croyances ni contre les systèmes de valeurs en tant que tels.
J’essaie plutôt de témoigner de ce que certaines valeurs permettent de faire naître, de protéger ou de faire fleurir, mais aussi de ce que d’autres peuvent écraser, exclure ou réduire au silence.
Il n’est peut-être pas inutile de rappeler que la société iranienne est, dans de nombreux aspects, une société moderne et dynamique, même si une partie de la population demeure attachée aux prescriptions religieuses. Il convient également de distinguer le système politique qui gouverne le pays de la société elle-même.
Dans ce contexte, je n’ai jamais eu le sentiment d’être en danger vis-à-vis de la partie éduquée et cultivée de la société iranienne. Quant à ceux qui accordent davantage d’importance à la préservation des dogmes qu’à la considération de l’humain, ils ne constituent généralement pas le lectorat de mes textes.
Votre poème « Carnet de prison » me rappelle un joli poème, intitulé « Amacahu Il était une fois », chanté par le poète et chanteur kabyle Lounis Ait Menguellet . Ce poème dit entre autre : Un pays devenu/Prison de fer/Nous enfermant/ derrière ses portes/Quand nous appelons/On nous répond/Taisez-vous tant que nous serons là/Il était une fois/Quand le couteau est sur gorge/La vérité sortira-t-elle de la bouche… »
Pour vous, le quotidien de votre pays natal, ses villes, quartiers ressemble à une prison. Vous le décrivez subtilement et avec finesse: » Et toi, devine la fin de mon récit./ Écris que le monde était tissé de barres verticales, que j’étais un perroquet/un toucan/qui ne désirait que les grands pins/du Nord de Téhéran. » Au milieu ce tout ce que vit l’Iran aujourd’hui, les poètes, les artistes, les intellectuels, mais surtout les femmes refusent d’abdiquer et de résigner. Le rôle du poète est-il aujourd’hui primordial pour que la Perse respire la vie et la liberté ?
J’apprécie votre interprétation du poème « Carnet de prison ». Cependant, je tiens à préciser que, globalement, j’évite les métaphores dans ma poésie, ou du moins que je les utilise très rarement. Rien n’est symbolique dans mes textes et tout est littéral. Dans ce contexte, lorsque j’écris « prison », je parle littéralement d’une prison, et non d’autre chose. Comparer mon pays à une cage ou une prison serait assez éloigné de ma conception de l’écriture poétique, qui cherche justement à éviter ces grandes généralisations dont je parlais à propos des «grands récits ». Je tiens davantage aux récits personnels, précis et détaillés, comme j’ai essayé de le faire dans « Carnet de prison ».
Quant au rôle du poète dans la situation actuelle, et pas seulement dans mon pays mais dans le monde entier, je dirais que l’ampleur de la terreur qui traverse le monde aujourd’hui dépasse largement la puissance de la création poétique ou intellectuelle. J’ai parfois l’impression qu’un poète, aujourd’hui, n’est rien d’autre qu’un narrateur.
Plus ce narrateur est sincère, rigoureux et compétent, plus les récits qu’il laissera de son époque seront exacts et justes pour les générations à venir.
Nous vivons dans un monde où une grande partie de l’activisme et des efforts collectifs humains se trouve mêlée à l’hypocrisie, au mensonge et à l’opportunisme. La seule responsabilité des intellectuels, dans un tel monde, est peut-être d’être sincères et honnêtes dans leur travail, sans jamais oublier l’exigence de professionnalisme.
Jila Mossaed, Houshang Asadi, Yadollah Royaï, Jamshid Golmakani … la liste est longue des poètes iraniens qui vivent en exil, loin de la Perse.
Cette thématique n’épargne pas votre poétique. Dans votre poème intitulé « Correspondances posthumes » : « Après des années, il m’a écrit :Maintenant que tu n’est plus là/ l’exil devient le sens des années à venir./ Ici, la pluie tombe toujours de la même manière./ Une pluie sous laquelle je vois encore ton imperméable,/ mort, les bras ouverts/ au fond d’une ruelle obscure/ sur ma gauche. »
Pour vous, poète, que signifie l’exil dans ses dimensions intimes et extimes ?
Je ne me considère pas comme une poète exilée, car le mot « exil » conserve pour moi son sens historique et politique. À mon avis, ce mot est aujourd’hui tellement usé qu’il en est presque vidé de son sens et de son âme. Il est devenu une manière d’embellir et de rendre plus élégants des termes plutôt administratifs qui désignent aujourd’hui des situations de déplacement, d’émigration ou de refuge.
Cela dit, même dans l’acception la plus large du mot, ce n’est pas mon cas. Tant que je rêve dans ma langue, que je lis et que je crée dans ma langue, une rupture définitive avec mon pays ne peut pas exister. Comme le disait Ehsan Yarshater, grand iranologue et linguiste iranien : « Ma patrie est la langue persane. »
Vous avez tendance à banaliser la mort en décrivant des scènes macabres dans une tonalité factuelle et sans pathétique. Dans deux beaux et tristes poèmes intitulés « Processus d’enquête » et » Détroit de Davis » vous écrivez : » Que le sang qui s’écoule de sa bouche/s’accroche avec les ruelles étroites de Téhéran/!/ Que l’image de ses épaules brisées qui se trouble/ dans la danse de la fumée bleue de ma cigarette s’accorde/ avec les nouvelles du journal télévisé de vingt heures! ». » Et » Tuer en gardant sa sérénité,/Tuer avant la cérémonie principale du meurtre,/ Tuer après la cérémonie principale de l’enterrement,/ et suivre le sang qui se jette dans la mer. »
Peut-on comprendre que votre écriture est aussi un mécanisme de défense, une façon, à travers la poésie, d’éloigner l’angoisse de la mort et de résister à la fatalité ?
Je ne crois pas être la bonne personne pour définir les mécanismes de ma poésie. La seule raison pour laquelle j’écris est peut-être précisément mon incapacité à ne pas écrire. Si vous me demandez si je crois à l’existence d’un mécanisme de survie ou de défense dans mon écriture, je ne pourrais pas répondre par l’affirmative. Ma poésie peut être un témoignage de ce qui se passe et de ce qui s’est passé, une décharge, une émission inévitable de ce qui doit être exposé, enregistré. C’est peut-être aussi une manière de donner une forme littéraire à une
souffrance personnelle ou collective, et d’en faire un objet de littérature. Mais je ne crois pas que cette poésie soit capable de nous aider à supporter cette souffrance.
Dans votre poème « Mélancolie », un passage interpellant où vous dites: « et l’humidité de la structure compliquée de tes yeux/remplace tous les membres de sexes supprimés/du livre de biologie. » L’école dans son rôle initial est de transmettre me savoir et aide accompagne les élèves
dans leur épanouissement. Or, il peut aussi se produire le contraire en subissant les entraves et contraintes des régimes politiques obscurantistes. Pour vous Madame Banafsheh Farisabadi, comment vous concevez l’école et quelle est la place que devrez y prendre la poésie ?
Je pense que l’élément que vous avez retenu de « Mélancolie » peut effectivement faire partie du poème, mais il me semble assez secondaire au regard de ce qui s’y joue. J’aurais plutôt aimé que ce poème soit abordé à partir de sa forme, de sa structure, de ses jeux de langage et d’images, et de la complexité de l’imaginaire poétique.
Cela dit, si l’on parle de l’école en Iran, je dirais simplement que la poésie y occupe une place qui dépasse largement le cadre scolaire. Les enfants iraniens grandissent dans une langue et une culture profondément imprégnée de poésie. Malgré les transformations de l’histoire, la littérature classique, et particulièrement la poésie, n’a jamais cessé d’être transmise. Des figures comme Ferdowsi, Rûmî, Hafez ou Saadi ne sont pas seulement des auteurs étudiés à l’école : leurs textes appartiennent à la mémoire et à la vie quotidienne.
La langue persane elle-même a traversé les conquêtes, les changements de pouvoir et les siècles sans perdre sa continuité littéraire. C’est ce qui fait que, pour un enfant iranien, la poésie n’est pas nécessairement quelque chose qu’on introduit dans son éducation : elle est déjà là, dans la langue qu’il apprend, dans ce qu’il entend et dans la culture dans laquelle il grandit.
Quels sont les poètes qui influencent votre écriture poétique?
Je pense que chaque ligne de chaque texte que j’ai lu au cours de ma vie, même s’il ne s’agissait que d’une nécrologie lue dans un journal lorsque j’étais écolière, a nécessairement participé à la formation de mon univers poétique. Chaque mot, chaque image laisse une trace dans la mémoire, surtout lorsqu’on est jeune et animé par une curiosité pour la langue. Cette curiosité pour la langue se transforme et se développe ensuite en curiosité pour la littérature.
Il y a donc des traces de tous les poètes et de tous les écrivains que j’ai lus et que je lis encore dans mes textes. Dans la majorité des cas, ce sont des traces de leur manière d’aborder la littérature et la langue. Je ne pourrais probablement pas isoler quelques noms et dire : « ce sont eux qui ont influencé mon écriture ». L’influence est beaucoup plus diffuse que cela. Elle vient de tout ce qui a traversé ma mémoire de lectrice.
Quel est pour vous le moment idéal pour écrire?
Je peux écrire à n’importe quel moment et dans n’importe quelles conditions. Le processus d’écriture pour moi est en général lent, long, fiévreux et demande beaucoup de patience. Il commence dans ma tête et, d’une certaine manière, y prend même fin. Quand tout est terminé, il ne me reste plus qu’à le transcrire, ce qui est assez simple.
Quels sont vos projets pour l’avenir ?
Je travaille actuellement sur mon prochain recueil de poésie, ainsi que sur différents projets de traduction et sur une série de peintures.
Merci d’avoir acceptée cette interview ! Un dernier mot pour conclure ?
Il me semble que tout est déjà dit. Je vous remercie encore pour cette invitation à échanger autour de la poésie.
Entretien réalisé par Amar BENHAMOUCHE
