Khouloud Kebali : La poésie ne suspend pas le temps, elle le plie
Journaliste et poète marocaine, Khouloud Kebali revient dans cette interview pour nous parler de la poésie et de son dernier recueil « La belle au Moi dormant » paru cette année aux éditions Lire-Courant.
Vous entamez votre recueil ainsi: ‘Je n’ai jamais osé l’écrire, ce 《recueil》, je n’ai jamais voulu l’écrire.’ Mais heureusement vous l’avez écrit et nous l’avons lu et apprécié. Y- a t-il une autre force qui a su surpasser votre volonté afin qu’aujourd’hui le recueil soit publié ?
Khouloud Kebali : Cet aveu était nécessaire car tout le recueil est construit autour des non-dits auxquels j’offre une voix libératrice sincère. Cette sincérité, c’est le sol où ont poussé mes mots. J’ai commencé le recueil avec cette déclaration pour dire, également, le besoin d’exprimer, de dévoiler, mais surtout de libérer des sentiments, des pensées et des vérités qui prenaient trop de place dans mon cœur et mon esprit.
Dans votre poème intitulé « Alchimie » vous écrivez ceci : ‘Il est des moments incompris divinement mystérieux./ Outrageusement bons, bien que mal saisis./ Inconfortables, mais ô combien nécessaires./ Des moments où le cœur se perd, même découvert, dans la paume d’une main.’
Pour vous, Madame Khouloud Kebali, l’instant d’écrire est- il imprévisible ?
Oui ! Je pense qu’il s’agit du seul aspect de ma vie, ou alors des rares (rire) que je ne pourrai jamais contrôler. J’ai des amis écrivains qui me parlent d’assiduité dans l’écriture, d’organisation dans le processus et je n’arrive pas à m’imaginer programmer un moment d’écriture car tout peut déclencher l’envie, le besoin d’écrire, tout comme je peux passer des heures et des jours dans une sorte d’immunité face au monde extérieur, sans ressentir le besoin d’écrire. Je dois avouer que j’ai quand même des moments d’affinité rédactionnelle, comme la nuit, ou encore les instants de solitude. A mon humble avis, et je sais que beaucoup de personnes ne partagent pas cet avis, on ne peut pas prévoir un moment d’inspiration. Le poème que vous mentionnez témoigne de cette magie qui surgit de nulle part et de partout, quand on y pense. Il est le miroir de ces instants presque banals, qui passent inaperçus, quand nous les observons uniquement avec les yeux.
Votre poétique se dégage d’un halo de chagrin et d’accablement. En effet, elle surgit de la perte de l’aimé. Mais elle sait aussi se faire résiliente et rebelle, comme dans votre poème intitulé « Toi » dont on remarque la chute: ‘Maintenant qu’il est libre./ Maintenant qu’il a compris./ Mon cœur réclame ta présence./ Car je t’ai aimé, toi. Je n’ai aimé que toi.’
Peut-on dire que la force du poète réside dans sa capacité de sublimer et de panser les revers de la vie ?
Je dirais oui, à condition de ne pas confondre panser et effacer. Le poème ne guérit pas, le pense même qu’il donne une forme à la blessure, un rythme, une respiration. Dans « Toi », la colère et la tendresse cohabitent.Elles sont même indissociables. Le cœur est libre, il a compris, et pourtant il réclame. Je n’ai pas voulu résoudre cette contradiction, parce qu’elle est profondément humaine.
La force du poète tient peut-être là : accepter l’inconfort, nommer la perte sans la travestir, et en faire quelque chose que l’autre pourra tenir dans ses mains. Sublimer ne veut pas dire embellir à tout prix, c’est transformer une douleur muette en parole partageable. Et quand un lecteur se reconnaît dans cette parole, la blessure cesse d’être solitaire. C’est déjà beaucoup.
Le temps, à la fois comme une perception indépendante de l’être humain et à la fois dépendante de lui, imprègne pensée et sentiments.
Et justement, vous avez repris avec subtilité Léo Ferré , sa célèbre chanson »Avec le temps » dans votre poème « Les mots de Léo ».
Voyez-vous en la poésie cet espace intemporel qui nous permet d’éterniser l’amour ou de suspendre le sens ?
Oui, mais d’une intemporalité paradoxale. Léo Ferré chante qu’avec le temps tout s’en va. « Les mots de Léo » est ma façon de lui répondre, de poursuivre la conversation : et si les mots, eux, restaient ?
La poésie ne suspend pas le temps, elle le plie. Un poème lu dans dix ans ressuscitera l’instant où il a été écrit, avec la voix de celui qui le lit. L’amour que le temps use dans la vie, le vers peut le tenir en suspens, pas intact, mais présent. Quant au sens, je crois qu’il ne faut pas toujours le figer. Un poème qui laisse son sens en suspens laisse au lecteur la place d’y entrer avec son propre temps.
Votre poème « Casablanca » incarne l’errance. Le lecteur comprend que vous essayez d’explorer avec l’œil d’une poète ce qui probablement échappe au regard des autres.
La poésie devient-elle la capacité à percevoir et décrire différemment le monde?
Oui, c’est ce que j’espère. Casablanca est une ville que l’on traverse plus qu’on ne la visite : bruyante, pressée, et pourtant pleine de silences pour qui accepte de s’arrêter. L’errance m’a appris à regarder lentement, un visage dans un taxi, la lumière sur l’Atlantique, un détail que personne ne remarque.
Je ne crois pas que le poète voie plus que les autres. Il s’attarde davantage. Il accepte de se perdre pour voir. Il y a aussi le regard double de celle qui revient, pour qui la ville familière devient étrange. Cette distance rend l’œil plus sensible. Décrire autrement le monde, c’est d’abord refuser l’habitude. En d’autres termes, celui qui marche observe plus les détails que celui qui court. Le poète marche.
Quels sont vos projets d’avenir ?
(rire) Je n’aime pas annoncer ce qui n’existe pas encore, vous l’aurez compris, mon rapport à l’écriture est assez imprévisible. Je continue d’écrire, de noter, de laisser les textes mûrir. J’ai envie d’explorer d’autres formes, notamment la prose, sans quitter la poésie qui reste ma maison. Et surtout, j’ai hâte d’aller à la rencontre des lecteurs, lors de lectures et de rencontres, car un recueil ne vit vraiment que lorsqu’il est lu et discuté. Mais puisqu’il faut vous répondre, je publie très bientôt un roman, mon premier, au Maroc, aux éditions Carrefour du Livre.
Quels sont les poètes qui influencent votre poésie ?
Ils sont nombreux, et pas seulement des poètes au sens strict. Les poètes marocains d’abord : Abdellatif Laâbi, ou encore Rim Battal, Rachida Madani, dont la liberté de ton m’accompagne. Léo Ferré, dont le chant est poésie. Et Oum Kalthoum, pour moi une immense poétesse de la voix, de la patience et de l’émotion. J’ai grandi entre plusieurs langues et plusieurs musiques, et elles se retrouvent dans mon écriture, sans que je sache toujours dire d’où elles viennent. J’aime plaisanter en disant que ma mère avait un amant qui s’appelait Victor Hugo et qu’elle trompait avec un certain Mahmoud Darwich ! Je pense que j’ai hérité de cet amour. J’ai aussi découvert, il y a une vingtaine d’années, des poètes soufis qui ont littéralement chamboulé ma vision et mon sentiment concernant la poésie. Al Hallaj, ou encore Safieddine Ahmed Ben Alouane, peuvent passer inaperçus, mais ils occupent une grande place dans mes affinités poétiques.
Que pensez-vous de la place de la poésie, au Maroc et en France, aujourd’hui ?
Au Maroc, la poésie est partout et nulle part. Elle est dans la tradition orale, le malhoun, le zajal, dans les festivals, dans une jeune génération qui écrit et dit ses textes, souvent sur les réseaux. Mais elle reste fragile du côté de l’édition et de la diffusion, et le lectorat demeure restreint.
En France, elle bénéficie d’une vraie reconnaissance institutionnelle, de maisons d’édition spécialisées, d’événements comme le Printemps des poètes. Pourtant elle y reste marginale sur le marché, parfois perçue comme élitiste. Des deux côtés, elle est discrète, mais elle résiste. Je crois que les lectures publiques, les rencontres et les nouveaux supports la rapprochent des gens, et c’est ce rapprochement qui compte.
Merci d’avoir acceptée cette interview ! Un dernier mot pour conclure ?
Merci à vous pour cette interview, pour votre lecture attentive et pour vos questions qui m’ont obligée à regarder mes propres mots. Merci aussi aux lecteurs, car c’est eux qui achèvent un recueil. Mon dernier mot sera simple : lisez de la poésie, même un seul poème, même au hasard. La poésie ne résout rien, mais elle ouvre une fenêtre là où l’on croyait n’avoir que des murs.
Entretien réalisé par Amar Benhamouche
