Fatma  Gadhoumi : L’art permet de transformer la douleur en beauté

 
Peintre et sculptrice, elle parvient malgré les soucis de santé à réaliser un grand travail artistique. Née en Tunisie et vit en France, Fatma Gadhoumi revient dans cette passionnante interview pour nous parler de sa carrière artistique, ses travaux artistique et sa vision de l’art.

 
Bonjour, Madame Fatma  Gadhoumi et merci d’avoir accepté cette interview. Parlez- nous de votre parcours, comment êtes-vous devenue artiste peintre ?

Fatma Gadhoumi : Je ne sais pas si on peut devenir artiste peintre ou si c’est un besoin vital qui apparaît même si nos obligations nous en écartent. Peindre est pour moi une partie indissociable de mon identité.

Je me rappelle que j’ai toujours peint : enfant, solitaire, je gribouillais sur les murs (à mes risques et périls), dans les cours interminables répétitifs je dessinais svt mes mains, dans le train vers le lycée à Tunis ou dans les métros et les gares parisiennes je croquais les passants ou leurs reflets…

Je voulais rejoindre l’école des beaux arts à Tunis, mais ayant obtenu une bourse  de mérite de l’État Tunisien pour poursuivre des études d’ingénieur à Paris, je me sentais contrainte d’abandonner ce rêve temporairement pour pouvoir gagner ma vie et aider ma famille.

À 18 ans, j’arrive pour la première fois à la ville des lumières, et je tombe sous le charme des centaines de musées, d’expositions, de monuments, des parcs fleuris et verdoyants.
Je décide alors de suivre des cours d’art (peinture, expression artistique, miniature persane, danse, théâtre, piano jazz) , en parallèle avec mes études et mon travail d’ingénieure.

J’ai alors participé à plusieurs expositions collectives et individuelles à Paris.

Ma formation d’ingénieure ne s’oppose pas à mon travail artistique. Elle m’a appris à observer les structures, les équilibres, les rythmes et les systèmes. La peinture me permet ensuite de les déconstruire pour laisser apparaître ce qui échappe à la logique : l’émotion, la mémoire, le sacré.

Diagnostiquée en 2024 avec une maladie auto-immune incurable (sclérose en plaque), je trouve en la peinture une échappatoire à ma douleur chronique, un refuge où je peux exprimer librement ce que les mots peinent à décrire.

Quelle réception vos travaux artistiques ont-t-ils en Tunisie et en France  ?

J’avais participé à plusieurs expositions en France (Paris), à la publication d’un recueil de poésie avec un collectif d’artistes Maghrébines « Les cinq saisons au féminin », la publication de LallaSamra, la sainte soufie de Sfax, qui fait partie de la série SafatHikayet, la participation à un numéro du magazine artistique “les amis de Thalie”, et dernièrement la couverture de ton dernier recueil ‘Bain de vin sous l’olivier”.

Mais ma maladie, très pénible, me consume de l’intérieur,  avec une douleur et fatigue chroniques, et en rendant mes déplacements si difficiles, et les moindres activités si compliquées. Mon cerveau est devenu un champ de ruines où j’essaie malgré tout de faire pousser quelques fleurs.

Selon vous, qu’est-ce que la peinture et l’art en général peuvent apporter à l’humanité ?

L’art est, selon moi, une tentative désespérée et magnifique pour sauver quelque chose de l’humain. Dans un monde saturé de vitesse, de violence, de solitude et de bruit, la peinture permet encore de contempler, de ressentir, de ralentir. L’art peut devenir un refuge, un miroir, une prière silencieuse. Il permet de transformer la douleur en beauté, le chaos en langage, l’invisible en présence.

Je pense aussi que l’art peut rapprocher les êtres humains au-delà des frontières, des religions ou des idéologies. Une œuvre sincère peut toucher quelqu’un même sans partager sa langue. C’est une forme de mémoire collective et de résistance contre l’oubli, la déshumanisation et l’indifférence. Pour moi, créer est une manière de dire : malgré la souffrance, malgré les fractures du monde, il existe encore une possibilité de lumière.

Mais finalement, rien ne changera : quand on est jeune, fougueux, on pense pouvoir changer le monde, mais on se rend compte qu’on arrivera à peine à combattre ses propres démons, et à cohabiter avec ses blessures pour enfin apprendre à mourir.
Et si une peinture peut réconforter une seule personne, lui donner le courage de continuer ou lui permettre de se sentir moins seule, alors elle aura déjà changé un monde : le sien.

 
Face à certains de vos tableaux, on ne peut s’empêcher de percevoir comme une touche d’Alfons Mucha. Est-ce une influence ou une simple coïncidence ?

Probablement un peu des deux. J’ai toujours aimé les artistes qui donnent à la figure humaine une dimension poétique, symbolique, presque spirituelle. Chez Mucha, il y a cette présence du féminin, ces lignes végétales, cette harmonie entre le corps et la nature qui me touchent profondément.

Mais depuis que la maladie est entrée dans ma vie, mon univers s’est assombri. Les personnages se fissurent, se dédoublent, se fragmentent. Là où Mucha célèbre souvent la beauté, je cherche plutôt à représenter la fragilité, l’effondrement et parfois la renaissance.

Je crois que mes influences sont multiples : la miniature persane, les enluminures, le surréalisme, l’impressionnisme, la poésie, les actualités, les rêves et les cauchemars.

Peut-être que si Mucha apparaît parfois dans mes tableaux, c’est parce que nous partageons une même fascination pour ce qui dépasse le simple visible.

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Si mes œuvres peuvent rappeler que la fragilité n’est pas une faiblesse mais une condition humaine, alors elles auront trouvé leur raison d’être.
 

Pourriez-vous nous parler des techniques que vous utilisez pour peindre? Comment définiriez-vous votre démarche artistique? Quels mouvements et styles picturaux nourrissent votre œuvre?

J’aime essayer différents média pour m’exprimer:  l’acrylique, l’huile, l’aquarelle, la gouache, l’encre, la feuille d’or, le feutre, le crayon, la sanguine…

Certaines œuvres demandent une patience presque monastique, notamment les miniatures persanes. D’autres naissent dans l’urgence, dans la douleur ou la colère, avec des gestes plus instinctifs. Je ne sais pas vraiment définir ma démarche artistique autrement que comme une tentative de dialogue avec mes propres fractures.

Je peins ce qui m’habite : la douleur, l’exil, la foi, les souvenirs, les contradictions, les questions sans réponses. La miniature persane occupe une place centrale dans mon travail grâce à mon maître Abbas Moayeri. Il disait souvent que la miniature représente le monde tel que Dieu aurait voulu qu’il soit.

Peut-être que mes peintures représentent plutôt le monde tel que je le ressens : fragile, magnifique, absurde, douloureux et parfois traversé par une lumière inattendue.

Vous êtes aussi sculpteur. Pourriez-vous nous parler des techniques que vous utilisez pour sculpter ? Comment définiriez-vous votre démarche artistique ? Quels mouvements et styles picturaux nourrissent votre œuvre ?

Je travaille principalement l’argile, le papier mâché, le plâtre et parfois des matériaux récupérés (dernière sculpture en cours faite en morceaux de verre cassé)…

La sculpture est arrivée dans ma vie lorsque la surface du papier est devenue trop petite pour contenir certaines émotions. Mes sculptures sont souvent des corps fatigués, suspendus entre chute et envol. Elles parlent de vulnérabilité, de résistance, de solitude mais aussi de tendresse.

Je suis fascinée par les matières fragiles, les fissures, les blessures. Peut-être parce que je me sens moi-même faite de morceaux qui tentent de tenir ensemble.

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Nu féminin
Terre cuite patinée

La figure de la femme est souvent centrale dans vos réalisations artistiques. L’art vous a-t-il permis d’exprimer votre envie de liberté ?

Oui, probablement parce que je suis une femme. Mais la femme que je peins n’est jamais uniquement une femme. Elle devient une âme, une blessure, une mémoire, parfois une prière.

J’ai souvent eu l’impression de vivre entre plusieurs mondes : la Tunisie et la France, la science et l’art, la raison et la foi, la miniature persane et le surréalisme, la lumière et l’obscurité.

Mes personnages féminins sont souvent des funambules. Ils cherchent à voler malgré leurs blessures. Ils portent des ailes trop fragiles, des corps fissurés, des robes qui deviennent des paysages, des arbres ou des flammes. Ils ne représentent pas seulement les femmes : ils représentent, je l’espère, notre condition humaine.

L’art m’a offert un espace où je pouvais exister sans avoir à choisir entre toutes ces contradictions. Un espace où mes fragilités avaient enfin le droit d’exister. La liberté dont je parle n’est pas uniquement sociale ou politique. C’est une liberté intérieure : celle de rester fidèle à soi-même malgré la douleur, malgré les blessures, malgré le regard des autres.

Peut-être que la véritable liberté consiste simplement à continuer à créer lorsque tout, autour de soi, semble s’effondrer.

Quels artistes contemporains vous influencent et vous inspirent ?

Je suis très touchée par les artistes qui transforment leur fragilité en langage universel.

Anselm Kiefer m’inspire pour son rapport à la mémoire et aux ruines. Frida Kahlo pour sa sincérité face à la douleur du corps. Je suis également profondément inspirée par le travail de mon maître Manhal Issa : sa liberté de geste, ses sculptures métalliques à la fois puissantes et fragiles, ainsi que ses tableaux habités d’une tension poétique et humaine. Mon maître Abbas Moayeri me disait souvent que les poètes étaient les meilleurs amis des miniaturistes et des peintres. Cette phrase m’a profondément marquée.

Je suis très inspirée par les poèmes d’Arwa Ben Dhia, qui étaient présents à un moment où le monde semblait s’effondrer devant moi. Ses textes ont traversé ma douleur comme une lumière fragile. Je suis également touchée par l’écriture d’Imen Moussa, de Hanen Marouani… et par toi, Amar.

Mes influences ne viennent pas uniquement de la peinture : elles viennent aussi des voix, des silences, des blessures et des poèmes qui accompagnent certaines périodes de nos vies.

Auriez-vous des conseils à donner à ceux qui souhaiteraient se lancer dans la peinture et la sculpture ?

Je ne sais pas si je suis réellement en mesure de donner des conseils. Je ne sais même pas si je suis encore capable de parler sereinement d’avenir, parce que la douleur me dévore parfois de l’intérieur. Alors je peins, je sculpte, je lis des poèmes. La vie me paraît aujourd’hui extrêmement fragile, imprévisible et parfois profondément brisée.

Peut-être que je dessine pour apprendre à mourir. Peut-être pour accepter cette insoutenable légèreté de l’être, cette vulnérabilité humaine que nous essayons tous de cacher.

Mais s’il fallait dire quelque chose à quelqu’un qui commence, ce serait peut-être simplement : créer malgré tout. Même dans l’effondrement. Même dans le doute. Même lorsque le monde semble perdre son sens. Parce que parfois, un simple trait de crayon peut empêcher une âme de sombrer complètement.

Quels sont vos projets pour l’avenir ?

Je ne sais pas si je peux réellement parler d’avenir en ce moment. Je peins pour survivre. Quand les mots ne suffisent plus, quand mon cerveau semble se fissurer sous la douleur, il me reste encore le dessin, la couleur, la matière.

Parler d’avenir dans ce monde si instable, avec une souffrance chronique comme la mienne, m’est extrêmement difficile. Alors je continue simplement à créer, parfois sans savoir pourquoi, ni pour qui. Peut-être parce qu’au fond de moi subsiste encore une étincelle qui refuse de s’éteindre complètement.

Je crois que mes œuvres sont devenues des traces de survie, des fragments d’existence laissés derrière moi pour tenter de dialoguer avec le monde, malgré la fatigue, malgré les fractures intérieures.

Peut-être que mon seul véritable projet aujourd’hui est de continuer à tenir debout suffisamment longtemps pour transformer cette douleur en quelque chose de vivant, de sincère, de partageable. Je voudrais qu’un jour, lorsque l’on regardera une de mes œuvres, on n’y verra pas seulement ma maladie, mais quelque chose de notre propre fragilité.

Un dernier mot, pour conclure cette interview ?

Je pense que nous sommes tous, d’une certaine manière, des funambules essayant de tenir sur un fil invisible.

L’art ne guérit pas toujours les blessures, mais il peut leur donner une forme, une beauté, une voix. Et parfois, cela suffit pour continuer à avancer.

Même dans les périodes les plus sombres, je crois encore que la fragilité peut devenir une force, et que la lumière traverse souvent les fissures.

Je ne cherche plus à peindre le monde tel qu’il est, mais tel qu’il continue de respirer malgré ses blessures. Si mes œuvres peuvent rappeler que la fragilité n’est pas une faiblesse mais une condition humaine, alors elles auront trouvé leur raison d’être.

Entretien réalisé par Amar Benhamouche

Amar Benhamouche
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