Violeta Andrei Stoicescu : le poète est la frontière entre le silence et la parole

Violeta Andrei Stoicescu, une des plus grandes poètes roumaines contemporaines, revient dans cette interview pour nous parler de sa poésie.

Bonjour Madame Violeta Andrei Stoicescu. Nous sommes ravis de vous interviewer sur Kabyle.com !  Qui êtes-vous, Madame Violeta Andrei Stoicescu ?

Violeta Andrei Stoicescu : Pour ceux qui ne me connaissent pas, je m’appelle Violeta Andrei Stoicescu. Je porte le nom d’une fleur “Violeta”. Je suis née en Roumanie; un pays d’une terre terre fertile, riche en mots et en rêves. Depuis trois décennies, je vis à Madrid, une ville de lumière, de contrastes et de rêves transportés dans une valise. C’est ici que j’ai terminé mes études à la faculté d’économie et de commerce, mais la vie, avec sa belle ironie, m’a conduit vers le domaine de la technologie, où j’exerce une activité professionnelle stimulante et gratifiante.

Ma vie a toujours été un pont entre les mondes : entre l’Orient et l’Occident, entre le concret et le rêve, entre les chiffres froids de l’économie ou l’univers sans fin de la technologie et la chaleur débridée de la métaphore.

L’écriture m’est venue comme une vocation ancienne, comme un cadeau silencieux de mon père, l’homme qui savait apprivoiser les lettres et leur donner une âme. C’était ma première leçon de poésie. Pas dans la forme, mais dans le sentiment. Depuis lors, la poésie ne
m’a jamais quitté. Ce n’était pas un choix, mais un retour naturel à moi-même, car l’univers de la poésie est l’endroit où je me sens entière dans un monde qui s’effondre à toute allure.

Dans ce monde magique des vers, j’ai eu l’occasion de rencontrer des auteurs du monde entier et je me considère vraiment riche en ce sens. On dit que nous emportons avec nous un morceau de l’âme de ceux avec qui nous entrons en contact, laissant à son tour un morceau de notre cœur sur le chemin de ceux que nous croisons tout au long de notre vie.

Je suis une rêveuse et une passionnée d’art sous toutes ses formes. J’aime la nature, la tranquillité, les voyages et j’adore rencontrer de nouvelles personnes et découvrir de nouveaux lieux. Je participe activement à des événements culturels, des festivals et des concours, tant en
Roumanie et en Espagne qu’à l’étranger, chaque fois que j’en ai l’occasion. Jusqu’à présent, j’ai publié quatre volumes de poèmes en roumain et je travaille sur le prochain. Suivront un volume écrit directement en espagnol et un autre volume de poèmes traduits en français par mon amie, la poétesse Doina Guriță.

Comment définissez-vous le « poète » ?  

J’aime beaucoup cette question et chaque fois qu’on me la pose, mille réponses me viennent à l’esprit.
Pour moi, le poète est la frontière entre le silence et la parole, là où l’âme prend forme et la pensée s’envole, il est celui qui écoute ce qui n’est pas dit et écrit ce qui ne peut être dit.
Le poète est une blessure qui apprend à chanter. Le poète est le jardinier qui sème des mots et récolte des larmes et des sourires. En même temps, le poète est un cœur qui écrit au lieu de se battre, une porte entre les mondes, un sculpteur d’émotions, modelant les mots en vers qui
résistent à l’épreuve du temps.

Un poète n’écrit pas pour dire quelque chose, mais pour libérer ce quelque chose qui brûle en lui. En fait, l’homme qui a le pouvoir de se révéler en vers est un poète.

Vous êtes poète roumaine et vivez en Espagne. Est-ce que les deux environnements culturels ont une influence sur votre écriture poétique ?

Vivant entre deux mondes, ma poésie devient un pont entre mes racines et le présent.
La Roumanie est le cœur qui bat profondément, et l’Espagne est la lumière qui colore mes vers. La nostalgie du pays, le rythme d’une autre langue, les paysages méditerranéens et les influences littéraires espagnoles s’entremêlent dans une voix poétique hybride, mélancolique
et vivante. En moi, le passé roumain et le présent ibérique cohabitent et de cette douce tension naissent des vers qui n’appartiennent pas à un lieu unique, mais à un espace intérieur où je me trouve. J’écris avec la nostalgie dans l’âme et le soleil dans les yeux, et la poésie espagnole
apporte un air frais et nouveau à mon univers poétique que je transporte dans ma valise, en l’enrichissant.

Que pensez-vous de la place de la poésie en Roumanie et en Espagne ?

En Roumanie, la poésie a des racines profondes et une place d’honneur. Elle est considérée comme une forme d’expression supérieure, presque sacrée, liée à l’histoire culturelle et spirituelle du peuple. Même si l’intérêt général a diminué, la poésie continue à vivre dans les cercles littéraires, dans les festivals, dans des volumes soigneusement imprimés, souvent dans un domaine plus élitiste et réfléchi. En Roumanie, on trouve une poésie profonde, parfois mélancolique, mais pleine de substance. Là-bas, la poésie fait partie de l’ADN culturel, une forme de résistance de l’âme.

Elle occupe une place particulière dans la conscience collective, les gens la respectent et l’associent à l’identité nationale, à Eminescu.
On dit que les Roumains sont des poètes nés et nous aimons beaucoup ce dicton.

En Espagne, la poésie a une dynamique différente. Elle n’est pas nécessairement considérée comme une forme d’art supérieure, mais comme la voix d’une émotion directe, d’une réaction, d’une revendication. Ici, la poésie est vivante dans les rues et a souvent une tonalité sociale ou politique. Des récitals et des événements de poésie urbaine son fréquemment organisés. La poésie espagnole tend à être plus accessible, plus actuelle, plus ouverte au grand public. Elle n’a pas la même charge mythologique ou nationale qu’en Roumanie, mais elle jouit d’une scène vivante et diversifiée, avec de nombreux jeunes poètes qui expérimentent de nouvelles formes.
Je pourrais dire que la poésie roumaine conserve une certaine solennité, alors que la poésie espagnole respire la liberté. Deux mondes poétiques différents, mais chacun précieux à sa manière. Je me trouve entre ces deux mondes, avec mes racines dans les profondeurs de la
poésie roumaine et mes ailes touchées par la liberté espagnole.

Quels sont les poètes qui influencent votre écriture poétique ?

Comme poète roumain en Espagne, j’ai lu et je continue à lire beaucoup de poésie et j’ai l’impression d’être entre deux courants lyriques forts. En Roumanie, je suis profondément inspiré par Mihai Eminescu, Nichita Stănescu ou Lucian Blaga, pour leur profondeur métaphysique, leur fine mélancolie et le pouvoir des mots. Dans la littérature espagnole, Federico García Lorca et Antonio Machado sont des références essentielles pour moi. Lorca pour ses images vibrantes et la musicalité de ses vers, Machado pour sa simplicité pleine de sens. Entre ces pôles, ma poésie naît comme un dialogue entre les racines et l’horizon, entre le désir et la lumière.

Quel est pour vous le moment idéal pour écrire ?
L’inspiration vient souvent la nuit, quand tout est silencieux et que le monde s’apaise, quand le silence devient la toile de fond des pensées les plus profondes. Dans ces moments-là, c’est comme si mon âme se débarrassait de la poussière, des soucis et du bruit de la vie quotidienne. Puis la muse arrive. Parfois un mot, parfois un état. Une image qui s’agite, une nostalgie ou un rêve inachevé. D’autres fois, c’est un fragment de souvenir, ou peut-être le bruit de la pluie dans la fenêtre. Les thèmes qui me cherchent – car souvent je ne les choisis pas – concernent l’identité, les racines, le temps et la nature. Je ne peux peut-être pas toucher les étoiles, mais dans chaque vers, je peux en rêver. La poésie est la façon dont mon cœur marche pieds nus dans les rêves, c’est l’endroit où la réalité enlève son lourd manteau et se laisse toucher par le miraculeux. Je porte la Roumanie en moi, comme une belle blessure, comme un désir qui ne s’éteint jamais, quelle que soit la distance parcourue. Je peux écrire à partir d’une nuit sereine à Madrid et sentir que toute la Roumanie, ou peut-être même tout l’univers, palpite dans mes textes.

Quels sont vos projets pour l’avenir ?
Comme je l’ai déjà mentionné, je travaille sur mon cinquième volume de poèmes en roumain. Parallèlement, j’écris des poèmes directement en espagnol et j’espère pouvoir publier un recueil de poèmes ici, à Madrid, très bientôt. D’autre part, j’ai déjà quelques poèmes traduits en français et d’autres sont à traduire afin de publier un volume de poèmes dans la langue de Baudelaire.

Merci beaucoup d’avoir répondu à nos questions ! Un mot pour conclure ?

Dans un monde qui court, je choisis de m’arrêter pour écrire et je laisserai la poésie parler là où ma voix s’arrêtera. Je ne laisserai peut-être pas une trace trop profonde dans le monde, mais j’aurai été un murmure qui est allé droit au cœur. Tant qu’il y aura de la poésie, il
y aura de l’espoir que l’âme de l’homme n’est pas devenue complètement maussade. Mon souhait, en tant que poète, est que les lecteurs se retrouvent entre les lignes. Si, par ma poésie, j’ai réussi à toucher, ne serait-ce qu’un instant, au moins un cœur, à apaiser une pensée ou à
éveiller une émotion, alors j’aurai atteint mon but.
Merci beaucoup pour cette rencontre chaleureuse et pour l’occasion qui m’est donnée de vous raconter mon histoire !

Entretien réalisé par Amar BENHAMOUCHE

Amar Benhamouche
Amar Benhamouche
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