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Theviya Theivendirarajah : au Sri Lanka, la littérature tamoule paraît souvent inaccessible
Poète française d’origine Sri-Laincaise Theviya Theivendirarajah revient dans cette interview pour nous parler de sa poésie et de son recueil Fraguements d’entre ciel et terre, publié en 2025 aux éditions du Cygne.
Mes influences plongent dans la littérature tamoule et française.
Bonjour Madame Theviya Theivendirarajah,Nous sommes ravis de vous interviewer sur Kabyle.com !
Je vous remercie sincèrement pour cet entretien. Je suis touchée par la place que vous me faites dans votre journal, et surtout par la part de dialogue culturel que vous initiez et maintenez dans votre ouvrage en ligne.
L’eau est symbole et source de vie. Dans un poème, vous filez une métaphore de l’eau : « Des eaux de vers, qui coulent sur des maux. » Pour vous, la poésie est-elle source de vie et d’espoir ?
L’eau est un symbole de purification : les eaux de vers, ici, renvoient d’abord à la vertu de guérison puis purificatrice de la poésie, comparable à celle de l’eau. C’est un élément dont le cycle est fascinant et en perpétuel recommencement. L’eau nettoie : elle retire et essuie les saletés et microbes quand il s’agit d’hygiène et de santé. Elle a des vertus purificatrices : elle sert aux ablutions dans le monde religieux. Le chrétien se lave les mains, le musulman s’asperge la tête et les pieds, l’hindou se lave les cheveux et le corps pour entrer dans les lieux de culte. Les eaux sacrées, comme celles du Gange, sont le vecteur de la réincarnation chez les hindous — on retrouve là encore cette idée de cycle, et d’éternité. Dans ce poème, je vais plus loin, d’autant plus que « les larmes », les eaux de la tristesse, se métamorphosent en « des arpèges de mots » par alchimie. Il s’agit ici de cette voie poétique qu’évoque Baudelaire dans Bribes : « J’ai pétri de la boue et j’en ai fait de l’or ».
On perçoit, en vous lisant, un goût pour la culture occidentale et son héritage gréco-romain. Mais ce qui semble le plus intéressant dans votre poétique, c’est la manière dont vous liez votre héritage culturel à celui du continent européen, par des métaphores et des références aux légendes de ces deux parties du globe. Est-ce une façon d’unir votre attachement à vos racines sri-lankaises et une forme de reconnaissance envers votre terre d’accueil, la France ?
Effectivement, l’Antiquité gréco-romaine a produit une littérature fondée sur des mythes et des divinités, tout comme la littérature tamoule, ma littérature racine. Le panthéon gréco-romain a ses équivalents en hindouisme, je pense entre autres à Shiva, Durga ou Parvati qui me font penser à Zeus et Héra (il s’agit ici de ma représentation et mon interprétation du panthéon, je le précise). D’ailleurs, autre rapprochement, je lierai également Krishna à Orphée. Ces évocations, ces références sont les reflets de mon essence poétique : ce métissage culturel qui m’habite est mon identité en poésie.
On remarque, en particulier dans la première partie de votre recueil, que vos poèmes sont courts, avec une forte présence des éléments de la nature. S’agirait-il d’une influence du haïku, très connu en Asie ?
Dans la première partie, intitulée Fragment terrestre, je fais vivre les quatre éléments naturels (eau, feu, terre, air). J’ai toujours été sensible aux haïkus ; ils m’emplissent de leur brièveté. Cependant, mes influences sont plurielles : françaises et tamoules. Ma langue maternelle étant le tamoul, je l’ai apprise et cultivée en allant à l’école tamoule, où j’ai découvert la littérature classique, notamment les pensées poético-philosophiques appelées Tirukkurals, que nous mémorisions par cœur, analysions et interprétions avec les professeurs. Je m’inspire surtout de cette écriture courte des versets créés par Tiruvalluvar, philosophe antique fondamental dans la littérature tamoule.
Je suis aussi emplie de littérature française par mon parcours universitaire et mon goût pour la lecture. Je suis très sensible à Rimbaud : j’ai saisi la synesthésie grâce à lui, et sa poésie m’a bouleversée très tôt. J’ai eu d’autres révélations plus tard en découvrant La Corbeille de fruits de Tagore, en version française, dont ma mère m’avait parlé lors des discussions autour de l’élaboration des repas du quotidien.
Que pensez-vous de la place de la poésie aujourd’hui en France et au Sri Lanka ?
La poésie connaît davantage de succès grâce aux réseaux sociaux. C’est un genre qui souffre moins de mépris, car il germe à tous les étages sociaux avec verve et liberté. C’est un genre court qui peut se diffuser facilement et, depuis le COVID, il semble avoir le vent en poupe.
Au Sri Lanka, la littérature tamoule paraît souvent inaccessible : elle impressionne et fait parfois peur, même si elle reste riche. On y privilégie davantage l’anglais et l’immédiateté. Je serais mauvaise langue si je n’évoquais pas le fait que la poésie, parfois la plus belle, se rencontre dans la chanson tamoule. Elle est bien différente de la poésie française que l’on retrouve dans la chanson. Elle est pétrie d’images poétiques.
Comment êtes-vous arrivée à la poésie ?
C’est un chemin naturel : j’ai toujours été sensible à la langue, à la beauté du français et du tamoul. Mon père, lorsqu’il parle tamoul, fonctionne comme un linguiste : il découpe les phonèmes et cherche leur sens. J’ai été très tôt sensible à la beauté de la langue, aux accents, aux sonorités, aux émotions qui en émergent… et il m’a transmis tout cela.
Comment définissez-vous le « poète » ?
Je mets un point d’honneur à dire que je suis poétesse, je n’ai pas besoin de porter le masculin alors que je suis une femme. Être poétesse, c’est savoir observer le subtil, les petits miracles de la vie, surtout ceux de la nature. Elle voit au-delà de la matière. Elle puise dans son obscurité pour y donner de la lumière.Je pense ensuite que le geste poétique est nécessaire pour enchanter le monde. Sans lui, l’origine du monde n’a pas lieu. À l’origine, la poésie est créatrice : elle ne se contente pas d’imiter. Elle donne naissance à une langue et une esthétique qui lui sont propres. Elle est souffle universel, surtout le pont entre les civilisations.
Quel est le rôle du poète dans la société moderne ?
Le rôle de la poétesse est d’enchanter le monde, de redonner de la lumière au sombre tout en sondant l’insondable — parfois même avec insolence ! Créer des univers, savourer la langue dans sa musicalité et sa force de l’image avec les sens.
Quels sont les poètes qui influencent votre écriture poétique ?
Mes influences plongent dans la littérature tamoule et française. J’évoquais précédemment Thiruvalluvar. Je suis aussi fascinée par la figure d’Avvayar — personnalité complexe, discutée, peut-être multiple — poétesse et philosophesse tamoule qui a marqué la littérature par sa sagesse et son engagement pour la langue. Ces deux figures se seraient côtoyées pendant la période Sangam (IVe avant J-C à IVe après J-C).En littérature française, Rimbaud et Baudelaire sont des fondements, mais je pourrais en citer beaucoup d’autres.
Votre dernier recueil de poésie lu ?
J’ai lu Vivante, de Clara Ysé. Elle a une écriture qui remue, qui vient du fond de son être et de la profondeur de son âme. Ses poèmes sont comme de petites captures, chaque vers semblant l’empreinte de la dynamique de sa vie.
Quel est pour vous le moment idéal pour écrire ?
L’écriture me prend à n’importe quelle heure : tous les moments sont propices à l’écriture.
Quels sont vos projets pour l’avenir ?
J’ai d’autres écrits en cours, notamment un recueil de poèmes.
Maintenant que j’ai mis le pied à l’étrier, j’aimerais développer mon esthétique littéraire.
J’ai aussi à cœur de porter la cause des Tamoules du Sri Lanka dont on ne connaît pas assez les souffrances vécues pendant les guerres civiles. J’aimerais mettre en lumière les conditions des hommes et des femmes victimes de violences conjugales à travers l’association AVVC dans laquelle je suis engagée dans l’Orléanais.
Entretien réalisé par Amar BENHAMOUCHE
