Stop à l'humilitation, agissons !
Libérer les prisonniers d'opinion Kabyles
M.Tebboune, la Kabylie ne sortira pas de l’Histoire !
Dès l’indépendance de l’Algérie en 1962, le régime algérien a fait de la Kabylie l’ennemi intérieur idéal. Illégitime, en quête perpétuelle de légitimation, le pouvoir a trouvé en cette région l’épouvantail parfait, lui permettant de fabriquer une base sociale et d’attirer la sympathie d’une majorité arabophone. À travers ses canaux médiatiques et ses multiples porte-étendards, il inocule l’idée, dans un but d’homogénéisation — donc de contrôle total — que les Kabyles seraient l’obstacle éternel à l’édification nationale.
Ainsi, les Kabyles sont devenus, aux yeux de larges pans de la population, des Zouaves (insulte proférée en 2019 sur un média public à une heure de grande écoute), des Harkis, voire des Bulgares, dit-on ! C’est dire combien la dissonance identitaire est profonde et chronique : alors que les Kabyles ne réclament qu’une chose — que l’Algérie soit simplement algérienne — ce sont ceux qui, tout en vivant à Alger, Constantine ou Oran, faisaient hier allégeance à Nasser et aujourd’hui à Erdogan, qui se permettent de les accuser de trahison !
Une hostilité ancienne et systématique
Les attaques contre la Kabylie ne datent pas d’hier. Chaque président algérien, dès son arrivée, a ajouté sa pierre à l’édifice répressif. Boumediène avait bombardé la Kabylie en 1963 et y a liquidé plusieurs leaders de la guerre de Libération nationale. Il avait même interdit leur glorification afin de priver la Kabylie de son propre récit héroïque, pourtant bâti à travers des figures majeures comme Fadhma N’Soumer, Abane Ramdane, Krim Belkacem, El Mokrani, Cheikh Aheddad, et tant d’autres.
Tous les présidents successifs ont œuvré, sans relâche, à neutraliser la Kabylie : l’arabiser, l’islamiser, l’humilier, la soumettre. Sous Bouteflika, ce furent 128 morts et des milliers de blessés qui vinrent s’ajouter au long martyrologe kabyle. Sous Tebboune, le processus est à la fois violent et pernicieux : une stratégie globale, méthodique, mêlant répression, ingénierie sociale, récupération et propagande. Le régime souhaite en finir définitivement avec une région qui l’empêche de profiter de la rente en toute tranquillité.
Une transformation ontologique sous contrainte
Faire passer les Kabyles pour des traîtres ne suffisait plus : il fallait passer à la vitesse supérieure. Depuis 2020, l’étiquette de « peuple sanguinaire » est subtilement collée à la Kabylie. L’affaire du défunt Djamel Bensmail — accueilli affectueusement en Kabylie pendant des années — a été un tournant dramatique. Le choc provoqué par cet assassinat abject, dont les zones d’ombre demeurent nombreuses, a eu deux effets recherchés : non seulement attiser la haine des autres Algériens envers les Kabyles, mais aussi pousser les Kabyles eux-mêmes à la haine de soi.
Culpabiliser un peuple pour le plier : voilà l’objectif. Un peuple qui se déteste est un peuple vulnérable, prêt à s’abandonner à l’altérité dominante. Et cette altérité, en Algérie, n’est autre que la doxa arabo-islamiste monolithique.
L’instrumentalisation de ce drame vise à faire croire au Kabyle qu’il serait foncièrement mauvais, violent, sauvage, enfermé dans sa « dechra » isolée de la civilisation. Dès lors, il n’aurait qu’à abandonner son identité pour se jeter dans les bras de l’idéologie officielle. C’est une tentative de transformation ontologique : puisque « l’être kabyle » est présenté comme mauvais, il faudrait accepter l’être que le pouvoir cherche à imposer depuis toujours. C’est la thérapie du choc, brutale, calculée.
Une répression multiforme et implacable
Parallèlement, une répression féroce s’est abattue sur la Kabylie. Des arrestations massives — souvent montées de toutes pièces — ont envoyé en prison des centaines de détenus d’opinion, en ciblant en priorité l’élite kabyle. L’objectif est clair : décapiter la Kabylie, vider l’espace politique et culturel, puis déployer l’idéologie officielle sans résistance.
Un véritable embargo culturel est instauré : plus de cafés littéraires, plus de rassemblements, plus de marches, plus de commémorations des dates symboliques comme le 20 avril ou le 14 juin 2001. Rien. Seuls le folklore et le football sont tolérés, mais selon un protocole strict : déluge de drapeaux nationaux gigantesques, surenchère patriotarde, et mise en scène permanente.
Pendant ce temps, les islamistes ont carte blanche pour infiltrer les comités de villages, les écoles, les entreprises, l’administration.
Les symboles kabyles — Matoub Lounès, la JSK, les grandes figures historiques — sont systématiquement récupérés puis dénaturés pour mettre en avant les idoles du régime, pseudo-nationalistes et « islamiquement corrects ».
Sur internet, la machine à diffamation tourne à plein régime. La Kabylie ne peut même plus répondre, sous peine d’emprisonnement ou d’ISTN. Les villages vivent dans la peur : plus personne n’ose parler, ni en public ni en ligne. Les informateurs pullulent, prêts à dénoncer le moindre mot, par opportunisme, par crainte ou par pure bassesse.
La Kabylie est coupée de sa diaspora par la multiplication des interdictions de sortie du territoire. Plus récemment, le régime n’a même pas hésité à brandir la menace de la déchéance de nationalité, en violation flagrante du droit international. Pendant ce temps, l’arabisation et l’islamisation forcée continuent leur œuvre.
Faux calcul
En vérité, ce n’est pas la Kabylie que l’on tente de sortir de l’Histoire : c’est l’Algérie elle-même qui s’en éloigne, à force de s’enfermer dans le déni, l’isolement et l’effritement de son propre récit national. Le pouvoir, en s’attaquant à l’une des régions les plus fécondes de son histoire moderne, coupe la branche sur laquelle repose toute perspective de refondation.
Car l’Histoire récente, riche et glorieuse, de la Kabylie se suffit à elle-même pour démentir les tentatives de l’effacer :depuis 1830, avec Fadhma N’Soumer qui incarne la résistance algérienne dans ce qu’elle a de plus noble ; l’insurrection de 1871, l’une des plus grandes révoltes anticoloniales du XIXᵉ siècle ; le rôle central de la Wilaya III historique, qui a porté des batailles décisives pour la libération nationale ; et surtout le Congrès de la Soummam, socle juridique, politique et intellectuel de l’État moderne que l’Algérie aurait dû devenir.
Cette continuité historique, lumineuse et structurante, a été brillamment synthétisée en 1980 lors du Printemps berbère : un moment fondateur qui a réintroduit la rationalité, la lucidité et l’exigence démocratique dans un pays que l’idéologie voulait verrouiller. La Kabylie y a rappelé, avec une clarté indélébile, que l’avenir se construit par la vérité et non par la falsification.
Alors oui, on peut tenter de bâillonner, d’humilier, de calomnier : mais un pays qui combat l’une de ses propres sources de lumière finit surtout par s’assombrir lui-même. La Kabylie ne sortira pas de l’Histoire ; elle y demeure, debout, solide, fertile. C’est l’Algérie officielle qui, en reniant ce qu’elle a de plus précieux, est en train de se mettre en marge de son propre destin.
Massinissa. A.
