Un sacré couscous lyonnais à la Duchère

Cet article a été rédigé en 2015, dans un contexte de réflexion sur la place des langues et cultures amazighes en France. Il exprime un point de vue d’auteur engagé sur la mémoire et la transmission culturelle, à une époque où les débats sur la laïcité, l’identité et l’immigration prenaient une tournure très polarisée.

Les propos qui suivent ne visent ni une religion ni un peuple, mais critiquent une construction politico-culturelle qui, depuis des décennies, a marginalisé les langues et héritages autochtones de l’Afrique du Nord. Ils rappellent l’urgence de restaurer une équité culturelle et linguistique — pour que la francité, l’amazighité, et les autres racines régionales puissent coexister sans hiérarchie.

J’apprécie les saveurs de toutes les cultures, mais je me méfie de l’amertume de cette culture politico-religieuse dite “arabo-islamique”, imposée comme unique horizon, et qui consume peu à peu celle de mes ancêtres. Même le couscous kabyle, héritage de nos montagnes, est devenu l’apanage de cérémonies du “vivre ensemble” où les Amazighs non musulmans n’osent même plus mettre les pieds.

On nous le fera savourer, par exemple demain, à la Duchère, en compagnie de celui qu’on présente comme le “nouveau pape des cités”, Christian Delorme, acteur de la “marche des Beurs”, nommé tambour battant par le même régime socialiste “délégué épiscopal à l’interreligieux”. Le brave homme a pourtant prêté assistance à nos anciens, mais ne soyons pas désagréables, impatients ou frustrés.

Pendant ce temps, les mosquées poussent à tout bout de champ en France, et des instituts culturels islamiques dressent leur minaret à Paris, à Lyon — ce qui, il y a encore vingt ans, paraissait impensable.

Valoriser la culture kabyle pour construire notre avenir en France

On continue d’assister à des conférences d’aumôniers, tantôt historiens, écrivains, ou représentants du consulat algérien, nous racontant une Méditerranée arabo-byzantine revisitée. Et l’on se plaindra encore que les centres culturels kurdes, arméniens, berbères peinent à subsister.

Aucun effort significatif n’a réellement été entrepris pour encourager le bilinguisme (normand, breton, arpitan, alsacien, basque, amazigh compris…) — ce qui renforcerait pourtant la cohésion et la connaissance mutuelle, au lieu d’alimenter les malentendus et les replis.

Car valoriser nos langues et civilisations d’origine, c’est aussi construire un avenir plus juste, plus lucide et plus apaisé pour la France de demain.

Une exigence d’équité culturelle

Aucune action forte n’a été menée pour rétablir la place qu’elle mérite à la langue kabyle amazighe, pourtant première langue de l’immigration en France, par le nombre de ses locuteurs et son antériorité.
Le républicanisme jacobin et le socialisme centralisateur n’ont pas joué en notre faveur.

Nous, Imazighen (Berbères) de France, sommes encore assimilés aux “Arabes”, aux “Beurs”, aux “Musulmans”, ce qui rend plus facile notre effacement symbolique.
Ce n’est pas tant le fardeau de l’épreuve que la complaisance matérielle et individualisée qui annihile notre affirmation.

Je dénonce ces politiques éducatives et culturelles qui ont laissé prospérer l’arabe religieux au détriment des langues d’origine, privant des générations de leurs repères et brisant la transmission du kabyle.
Elles ont servi, au final, à conforter les politiques arabisantes d’État, en Algérie comme ailleurs.
Les peuples autochtones des deux rives partagent désormais le même radeau de la Méduse.

Désir de foyers d’amazighité

Dans les bibliothèques, il suffit de regarder : les rayons les plus visibles sont remplis d’ouvrages pédagogiques sur “la découverte de l’islam”, souvent porteurs d’un message politique implicite, pendant que les méthodes de langue en tamazight sont quasi absentes.
Les livres d’apprentissage d’hébreu ou de grec ancien tiennent, eux aussi, dans un cartable.

Nouveautés en bibliothèque
Rayon “Nouveautés” d’une bibliothèque lyonnaise, 2015. Ce cliché n’a pas été mis en scène : le seul ouvrage exposé ce jour-là portait sur des citations coraniques. Une image devenue, à mes yeux, le symbole du déséquilibre éditorial qui marginalise les cultures et langues amazighes.

Les enfants de couples mixtes ont plus difficilement accès à la culture de leurs pères : leur apprentissage devient un parcours du combattant.
Les associations amazighes manquent de moyens, pendant que des instituts islamiques se substituent à nos carences et proposent des cours de kabyle à prix fort.

Il est plus que jamais impératif de faire circuler les livres de civilisation, de les référencer, de les offrir, de les soumettre aux bibliothèques comme une exigence d’équité culturelle.
Favorisons les œuvres bilingues, les liens entre peuples bretons, normands, français, québécois, occitans, alsaciens, savoisiens…
Dans une francité renouvelée, une autonomie culturelle apaisée, qui réconcilie nos passés communs sans déculturer les hommes.

Pour une mémoire réconciliée

Combattre les vieux fantasmes d’impérialisme oriental véhiculés depuis le XVIIIᵉ siècle passe aussi par notre réconciliation avec l’histoire des Pieds-Noirs, avec les héritages partagés des peuples du Sud et du Nord.
Cela demande l’effort de nous réconcilier avec nous-mêmes, de ne plus exclure celui qu’on juge “trop français”, “pas assez communautarisé”, ou “insuffisamment locuteur”.

Dans cette tâche, j’envisage un acte fort de mémoire pour l’avenir : consolider nos identités, affirmer nos langues, et défendre la liberté culturelle face à toute idéologie qui confond, récupère ou étouffe.

Stéphane Mérabet Arrami
Stéphane Mérabet Arrami
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