Stop à l'humilitation, agissons !
Libérer les prisonniers d'opinion Kabyles
« On a attendu une grâce, le 5 juillet. Jour sacré pour la dictature algérienne. »
Par Azemmur Graïne
Grâce et disgrâce – Lettre sur un écrivain enterré vivant et deux Pays qui se mentent
On a attendu une grâce, le 5 juillet. Jour sacré pour la dictature algérienne.
Jour d’indépendance.
Jour de drapeaux, de parades, d’amnésie nationale.
On a imaginé naïvement, mollement, désespérément, que ce jour-là, le pouvoir dictatorial algérien pourrait, dans un geste de grandeur, ouvrir la cellule de Boualem Sansal. On a cru qu’un bourreau pouvait se transformer en bienfaiteur, le jour anniversaire de son intronisation.
On s’est trompé.
Tragiquement.
Car Boualem Sansal a pensé à voix haute, il a relégué les mythes dans les marges, il a dit que l’Algérie est une invention coloniale, un amas de provinces rassemblées à la va-vite par l’administration française, un territoire hérité d’un dessin de gouverneur, dont certaines zones : le Sahara, la Kabylie, même l’ouest saharien, relèveraient d’autres histoires, d’autres peuples, d’autres droits. Il a parlé des frontières comme d’un contresens historique. Et dans un pays où l’on ne lit pas, mais où l’on punit ce qui s’écrit, c’est déjà un crime d’État.
Fanon, qui écrivait à Sidi Bel Abbès, à Tunis, à Accra, aurait blêmi. Lui qui avait mis son corps, sa voix, ses mots au service d’un peuple en lutte, qui rêvait d’un pays décolonisé, pas seulement débarrassé de l’occupant, mais libéré dans ses institutions, son esprit, ses formes de vie ; Fanon, qui écrivait dans Les Damnés de la terre qu’il fallait éviter de produire des républiques-bourreaux, avertissait déjà : « Si nous voulons que l’humanité avance d’un cran… il faut inventer l’homme, inventer la société. » Ce qu’il voit aujourd’hui, s’il voit encore, c’est une république de la trahison. Une république qui a trahi Fanon. Trahi la révolution. Trahi ses propres morts.
Et la France, dans tout cela ? Elle espérait.
Une grâce, comme on espère gagner au loto. Mais ce n’est pas son écrivain, diront certains, il n‘est français que depuis hier et Christophe Gleizes, lui, l’est exclusivement. Journaliste de So Foot, arrêté pour avoir osé enquêter sur la JS Kabylie, ce club trop identitaire, trop kabyle, trop populaire pour ne pas être soupçonné. Sept ans de prison. Pour avoir posé les mauvaises questions sur Albert Ébossé.
Les accords d’Évian avaient promis l’amnistie, le pardon, la stabilité. Ils ont servi de préambule à un régime de soupçon. On croyait y lire une sortie du colonialisme, on y trouve aujourd’hui le mode d’emploi du silence mutuel : la France ne critique pas trop, l’Algérie n’en dit pas trop sur les anciennes horreurs. Mais les silences d’hier fabriquent les terreurs d’aujourd’hui.
Et que fait la France ? Rien. Elle parle bas. Elle « appelle à la retenue ». Elle murmure, elle temporise, elle demande qu’on “respecte l’État de droit” dans un pays où la loi est faite par des généraux invisibles, et la grâce par un président disgracieux. Il serait risible, ce spectacle, s’il n’était pas sinistre.
Alors que reste-t-il ? Imaginer, fantasmer. Un commando républicain débarquant à Alger, une extraction à l’aube, une libération poétique et juste, une gifle à la raison d’État. Mais ce n’est pas la France de Camus, ni celle de Fanon. C’est la France du contrat, du marché, du calcul démographique. La France qui a peur d’elle-même, et qui se tait.
Pendant ce temps, Boualem Sansal pourrit dans sa cellule. Et ce régime laid, ce président de carton, décidera -ou ne décidera pas – de le relâcher. Un jour. Quand il aura envie. Ou jamais. Peut-être mourra-t-il en prison, dans l’indifférence internationale, pendant que les diplomates compareront les notes et que les intellectuels tweeteront leur gêne.
Et alors ? Alors tout le monde aura perdu. La France, d’abord, qui sort de cette histoire comme une sous-préfecture mondiale, incapable de protéger ses citoyens, incapable même d’assumer ses principes, incapable de crier. L’Algérie, surtout, qui se révèle au monde dans ce qu’elle a de plus vil : un pouvoir militaire à visage civil, réduit à traquer ses écrivains, ses journalistes, ses militants, les Kabyles et ceux qui les aiment ; comme si sa seule unité nationale dépendait du nombre de cellules occupées.
Si elle avait encore un peu d’honneur, un peu de crédit, elle vient de le brûler. Elle s’est offerte au monde comme une dictature de province, pas même spectaculaire, même pas habile, juste étroite, revancharde, amère. Une république qui fait peur à ses propres enfants, et à tous les étrangers de passage.
On n’y va plus. On évite. On annule les tournées, les concerts, les projets, les partenariats. On se méfie. Car un mot, une carte, une conversation avec un Kabyle, peuvent vous mener en prison. Voilà où nous en sommes.
J’ai vu l’Indépendance devenir uniforme militaire,
j’ai vu la Liberté se faire fonctionnaire,
j’ai vu l’État nouveau planter ses prisons comme on plante des drapeaux.
J’ai vu le peuple que j’aimais
courber l’échine devant ses propres frères,
et j’ai compris trop tard
que décoloniser ne suffisait pas.
La Révolution n’a pas eu lieu.
On a chassé la France coloniale pour nommer ses clones.
On a libéré la terre pour soumettre les hommes.
Mais voilà qu’un feu reste vivant.
Là-bas, dans les hauteurs,
un peuple se lève encore sans permission.
Il parle une langue qu’on voulait taire,
il marche sans armes,
mais il sait.
La Kabylie est une mémoire insoumise.
Elle est le commencement qu’on avait oublié.
Elle est la fracture par où repassera la lumière.
Si je pouvais encore écrire,
ce serait dans cette langue rugueuse et droite,
qui dit “non”
pour réapprendre à dire “nous”.
La vraie décolonisation n’a pas encore commencé.
Et c’est clairement de là qu’elle repartira portée par le MAK
Trois lettres qui claquent
MAK : trois lettres qui claquent comme un dernier espoir.
Face à ce souffle libre,
le régime, lui, ne tient plus que par le terrorisme d‘État.
Comme une statue de sable et sans socle, un drapeau sans vent.
Franz Fanon ( si j‘étais encore là)
