Mulud At Azdin : « Notre liberté d’exilés Kabyles est précieuse »

Je m’exprime aujourd’hui avec gravité et responsabilité, dans cette période de deuil qui suit la disparition d’Ahmed Aït Bachir, un homme qui a su écouter toutes les sensibilités et rappeler, en toutes circonstances, que la Kabylie et ses valeurs devaient rester notre boussole commune.

La dernière manœuvre du pouvoir algérien, consistant une fois encore à attirer des artistes kabyles dans un piège politique, a suscité de vives émotions, de la colère et des échanges d’une rare violence parmi nous. Il me paraît nécessaire, précisément dans ces moments, de poser les choses clairement, avec calme, dignité et sens des responsabilités.

Matoub Lounès n’était pas seulement un artiste. Il était une voix libre, un homme debout et une conscience. Il n’a jamais été un relais du régime ni répondu à ses appels. Bien au contraire, il en a été un opposant constant et l’a payé, faut-il encore le rappeler, au prix de sa vie. Matoub appartenait au peuple, à son peuple, et sa parole était une parole de rupture : rupture avec la peur, rupture avec le mensonge, rupture avec toutes les formes d’oppression, d’où qu’elles viennent.

Aujourd’hui, nous assistons à une accélération des tentatives de récupération de sa mémoire. Une récupération qui prétend l’honorer tout en trahissant ce qu’il a incarné. On ne peut pas invoquer le nom de Matoub Lounès tout en intimidant celles et ceux qui rappellent, dans des publications, des livres ou des noms de rues, qu’il était Kabyle. On ne peut pas se réclamer de Matoub tout en réprimant le pays kabyle, en fermant ses cafés littéraires, en pourchassant ses chrétiens et en emprisonnant ses militants. On ne peut pas célébrer Matoub tout en niant l’identité kabyle et en faisant de son effacement une priorité absolue pour l’Etat, l’armée et les renseignements.

Participer à cette récupération, consciemment ou non, revient à falsifier l’œuvre de Matoub et à travestir son combat. C’est réduire une figure de résistance à un symbole inoffensif, vidé de sa substance et aplati. C’est aussi, sur le plan collectif, accorder un blanc-seing au pouvoir pour la répression et aux rafles en cours dans les villages et les quartiers du Pays kabyle. Qu’on le dise clairement : répondre à l’appel d’un régime qui cherche à neutraliser Matoub Lounès, l’un de nos plus grands symboles, c’est trahir sa mémoire. Quelles que soient nos divergences, y compris sur la lecture de son héritage, aucune compromission avec le pouvoir algérien ne peut être justifiée, quand bien même une partie de sa famille de sang s’y est engagée.

Cela dit, je souhaite également m’adresser à celles et ceux qui, sur le terrain, portent aujourd’hui le combat kabyle, qu’ils soient engagés dans des structures organisées ou qu’ils agissent en électrons libres. Notre colère est légitime. Notre fatigue est compréhensible. Mais notre combat commun, celui qui place la Kabylie, sa liberté et son émancipation au-dessus de toute autre considération, nous impose la retenue, la lucidité et la dignité.

Nous ne devons pas tomber dans les insultes, les divisions ou les règlements de comptes. La force kabyle n’a jamais été la haine, mais la clarté, la justesse et la hauteur morale. En écrivant ces lignes, j’ai de nouveau une pensée pour Dda Hmimi, qui incarnait profondément ces valeurs.

Il est enfin essentiel de rappeler une réalité trop souvent oubliée : nous qui vivons à l’étranger, malgré l’exil et ses blessures, jouissons encore de libertés précieuses. N’oublions jamais celles et ceux qui vivent en Kabylie, cette terre ancestrale transformée en prison à ciel ouvert, frappée par l’omerta, interdite à des dizaines de milliers de ses enfants, et où chacun vit dans l’attente de la prochaine opération punitive d’un régime raciste, résolu à effacer tout ce qui fait l’existence même de notre peuple.

La dépossession qui frappe aujourd’hui la Kabylie s’inscrit dans une entreprise aussi ancienne que l’existence d’une autorité algérienne, qu’elle soit française ou post-française. Faire rebrousser chemin à ce bulldozer mortifère, dont l’une des expressions les plus brutales est la pénétration violente des villages par les forces de répression, devrait, au-delà de nos divergences, mobiliser toutes nos énergies. Faisons-le, une bonne fois pour toutes. Chiche.

Quoi qu’il en soit, la liberté, notre liberté d’exilés, est précieuse. Et parce qu’elle est précieuse, elle engage. Elle impose une responsabilité, aussi bien dans les mots des uns que dans les actes des autres.

Amennuɣ ad yeddu ɣer zdat, akken yevɣu yili.

Mulud At Azdin.

Yufitran
Yufitran
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