La Kabylie en deuil, Ahmed Ait Bachir n’est plus

On a d’abord évoqué une rumeur malveillante, puis l’annonce officielle est tombée tel un couperet : Ahmed Ait Bachir, un des piliers de la culture kabyle contemporaine, s’est éteint le 29 janvier 2026 à Paris, à l’âge de 73 ans. L’émoi est unanime tant c’est un géant que la Kabylie vient de perdre.

Ahmed Ait Bachir

Militant irréductible, écrivain brillant et inspirant, Ahmed Ait Bachir était la probité et l’honnêteté intellectuelle incarnées. Ceux qui l’avaient côtoyé, que ça soit comme militant ou comme homme de Lettres, parlent unanimement d’un homme intelligent, curieux, à la générosité sans limite. En tant que militant investi résolument pour la préservation et l’affirmation de la culture kabyle et amazighe, il était de tous les combats.

Avec ses analyses pointues et sa parfaite compréhension des enjeux identitaires, linguistiques et culturels, il était d’un apport inestimable au débat autour de la question kabyle.

Après un long parcours militant exemplaire, il s’est consacré à la littérature. Avec autant de rigueur et d’abnégation, il nous a offert les plus pages de la littérature kabyle moderne. Son parcours ainsi que sa rectitude morale, éthique et intellectuelle devraient être une source d’inspiration pour les générations actuelles et futures. Adieu Dda H’mimi !

Massinissa. A.

Bibliographie

Tudert-iw, traduction de Histoire de ma vie de Fadhma At Amrouche – Octobre 2024 – Kabylie Éditions

Tidak n tejmast. Timkudin tiseklanin. Novembre 2025 – Kabylie Éditions

Amed Aït Bachir n’est plus, par Rachid Ali Yahia

𝐋𝐞 𝐝𝐞𝐬𝐭𝐢𝐧 𝐥’𝐚 𝐚𝐢𝐧𝐬𝐢 𝐯𝐨𝐮𝐥𝐮, 𝐥𝐞 𝐣𝐨𝐮𝐫 𝐝𝐮 𝐝𝐞́𝐜𝐞̀𝐬 𝐝𝐞 𝐃𝐝𝐚 𝐀𝐡𝐦𝐞𝐝 𝐀𝐢𝐭 𝐁𝐚𝐜𝐡𝐢𝐫 𝐜𝐨𝐢̈𝐧𝐜𝐢𝐝𝐞 𝐚𝐯𝐞𝐜 𝐥𝐞 𝐣𝐨𝐮𝐫 𝐝’𝐚𝐧𝐧𝐢𝐯𝐞𝐫𝐬𝐚𝐢𝐫𝐞 𝐝𝐞 𝐃𝐝𝐚 𝐑𝐚𝐜𝐡𝐢𝐝.

Maître Rachid Ali Yahia présente à sa femme, ses enfants, ses petits enfants et ses proches, ses condoléances les plus sincères et les plus attristées. Que l’âme de Dda Ahmed repose en paix.

Dda Ahmed aimait bien rendre visite à Dda Rachid qu’il aimait bien. Et à chaque visite, Dda Ahmed aimait écrire un petit résumé de sa rencontre avec Dda Rachid. Je vous laisse lire le dernier texte qu’il a publié sur son compte Facebook :

𝐃𝐝𝐚 𝐑𝐚𝐜𝐡𝐢𝐝 : « 𝐉𝐞 𝐬𝐮𝐢𝐬 𝐢𝐧𝐬𝐞𝐧𝐬𝐢𝐛𝐥𝐞 𝐚̀ 𝐥’𝐢𝐦𝐩𝐨𝐩𝐮𝐥𝐚𝐫𝐢𝐭𝐞́ ! »

Cette semaine en compagnie de ma femme et de ma petite fille Elise, nous avons rendu visite à Dda Rachid. Il a bien aimé Elise. Il lui a posé la question : « Qu’est-ce que tu voudrais faire plus tard ! » Elle lui dit qu’elle voudrait être cuisinière. Il a ri, et il lui dit !: « Il faut voir plus grand que cela ma fille, il faut toujours voir plus grand. » Elle lui dit, Oui, et il lui repose la même question, elle lui répond toute droite dans ses bottes : « Je veux être cuisinière ! »

Annect-a ger taciwin kan, sinon les discussions avec Da Rachid tournent toujours sur le politique et l’actualité.

Tout en discutant, il me pose la question :

Est-ce que tu regardes El Magharibia ?

De temps à autre. Et toi, tu la regardes ?

Oui, souvent. D’ailleurs je vois des tas d’amis à toi qui passent. L’un d’eux tu me l’as présenté, vous êtes venus chez moi à Alger.

Oui, on est venu ensemble.

Ils savent que c’est une télévision du fils à Abbassi Madani ?

Je pense que oui.

Et ils acceptent !

Oui, ils me disent qu’ils ont la liberté de parole, ils ne sont pas censurés, donc ils ne voient pas de mal.

Il est devenu tout rouge, et il me dit :

Mais, ces idiots ne savent-ils pas que, c’est ce qui est recherché par cette chaîne islamiste ? Ils veulent donner une image démocratique de leur chaîne, alors qu’elle n’est qu’un organe officiel de l’ex FIS et de l’actuel RACHAD !

C’est ce que je pense aussi.

Tu sais comment j’appelle leur animateur principal là ?

Non.

Je l’appelle Mephistophélès ! C’est le diable en personne. Il est intelligent, cartésien, il donne l’impression de quelqu’un de laïc. C’est comme cela qu’il arrive à charmer. Tu as lu Faust de Goethe ?

Ça fait très longtemps, juste en diagonale.Tu sais, moi et ces grands philosophes …

Il prend le livre de Goethe il commence à me lire un passage, que je vous propose.

MÉPHISTOPHÉLÈS

Maître, puisqu’une fois tu te rapproches de nous, puisque tu veux connaître comment les choses vont en bas, et que, d’ordinaire, tu te plais à mon entretien, je viens vers toi dans cette foule. Pardonne si je m’exprime avec moins de solennité : je crains bien de me faire huer par la compagnie ; mais le pathos dans ma bouche te ferait rire assurément, si depuis longtemps tu n’en avais pas perdu l’habitude. Je n’ai rien à dire du soleil et des sphères, mais je vois seulement combien les hommes se tourmentent. Le petit Dieu du monde est encore de la même trempe et bizarre comme au premier jour. Il vivrait, je pense, plus convenablement, si tu ne lui avais frappé le cerveau d’un rayon de la céleste lumière. Il a nommé cela raison. Et ne l’emploie qu’à se gouverner plus bêtement que les bêtes. Il ressemble (si ta seigneurie le permet) à ces cigales aux longues jambes, qui s’en vont sautant et voletant dans l’herbe, en chantant leur vieille chanson. Et s’il restait toujours dans l’herbe ! mais non, il faut qu’il aille encore donner du nez contre tous les tas de fumier.

LE SEIGNEUR

N’as-tu rien de plus à nous dire ?

Ne viendras-tu jamais que pour te plaindre ?

Et n’y a-t-il selon toi rien de bon sur la terre ?

MÉPHISTOPHÉLÈS

Rien, seigneur : tout y va parfaitement mal, comme toujours ; les hommes me font pitié dans leurs jours de misère, au point que je me fais conscience de tourmenter cette pauvre espèce.

LE SEIGNEUR

Connais-tu Faust ?

MÉPHITOPHÉLÈS

Le docteur ?

LE SEIGNEUR

Mon serviteur.

MÉPHISTOPHÉLÈS

Sans doute. Celui-là vous sert d’une manière étrange. Chez ce fou rien de terrestre, pas même le boire et le manger. Toujours son esprit chevauche dans les espaces, et lui même se rend compte à moitié de sa folie. Il demande au ciel ses plus belles étoiles et à la terre ses joies les plus sublimes, mais rien de loin ni près ne suffit à calmer la tempête de ses désirs.

…….

MÉPHISTOPHÉLÈS

J’aime à visiter de temps en temps le vieux Seigneur, et je me garde de rompre avec lui. C’est fort, de la part d’un aussi grand personnage, de parler lui-même au diable avec autant de bonhomie.

Voilà, j’ai un peu abrégé le texte que m’a lu Da Rachid, mais ça vous donne une idée du personnage auquel Da Rachid a comparé l’animateur d’EL Magharibia.

HMIMI (Ahmed Ait Bachir): « Pour la pérennité de notre langue. Appel à la généralisation de la langue kabyle »

À tous les enfants de la Kabylie, aux enseignants, aux étudiants, aux gardiens de notre mémoire.

L’heure n’est plus aux discours. L’heure est à l’action citoyenne.

Face à des choix budgétaires qui ignorent délibérément la langue amazighe, pourtant nationale et officielle, il faut rappeler une vérité simple : la survie d’une langue ne dépend ni de l’argent ni de la reconnaissance d’un pouvoir, mais de la volonté de son peuple.

Taqbaylit l’a prouvé.

Notre réponse est claire : un enseignant dans chaque quartier, un enseignant dans chaque village.

Puisque les moyens institutionnels font défaut, nous appelons à l’organisation d’un réseau d’enseignement populaire en Kabylie et dans les diasporas. Que chaque personne capable d’enseigner la grammaire, la littérature ou l’histoire de la langue kabyle se manifeste dans son village, son quartier, sa Tajmaεt ou son association. Que nos foyers, nos locaux associatifs et nos places publiques deviennent des lieux d’apprentissage. Ne laissons aucun enfant sans la maîtrise de sa langue maternelle. La connaissance est la seule barrière que l’on ne peut briser.

Cette démarche est pacifique, intellectuelle et ferme. On peut orienter des budgets, mais on ne peut pas éradiquer une langue qui vit dans le cœur et sur les lèvres de ses enfants. Si l’officialité reste sur le papier, la réalité doit s’imposer sur le terrain.

Awal-nneɣ d llsas-nneɣ.

Diffusons cet appel sur les réseaux sociaux, dans les Tajmaεt des villages, et à travers des supports pédagogiques libres et accessibles.

Timḥeqqranit iyi-d-yesuffɣen di lɣar-iw.

Ahmed Ait Bachir

Amar Benhamouche
Amar Benhamouche
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