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Milena Burjeva : L’art est le seul salut pour l’homme
Poète, écrivaine et critique de théâtre bulgare, Milena Burjeva est née en 1972 à Plodiv, en Bulgarie. Elle revient dans cette interview pour nous parler de sa poésie et de son recueil « Don d’entendre », traduit en français par Anélia Véléva et Païssy Hristov, publié en 2021 aux éditions du Cygne.
Bonjour Madame Milena Burjeva. Nous sommes ravis de vous interviewer sur Kabyle.com !
Merci beaucoup de l’intérêt que vous prêtez à moi et à mon livre ! Je me réjouis d’avoir la possibilité de vous parler de la Bulgarie et de l’art bulgare.
On sent, en lisant votre recueil Don d’entendre, que votre poétique est habitée par des sentiments de désespoir. Dans votre poème intitulé ‘Un presque vrai presque bonheur’, vous invitez un misérable à partager votre consolation et à évacuer votre chagrin :
« Oh misérable, tu es mon frère !»
« Mon misérable ne va pas te soûler dans le bistrot viens,
je vais te raconter
comment j’ai frappé à la porte de la mort
mais elle m’a dit qu’elle était occupée. »
La poésie est-t-elle une forme de catharsis et de libération des douleurs ?
Il n’y a pas que cela. La poésie c’est une façon de penser. L’homme qui pense est triste. La vérité qu’incarne ce monde est triste, elle n’est pas gaie. C’est un savoir portant sur l’avenir et sur le passé. Le grand savoir porte de la tristesse. Chaque poète doit être prophète. Chaque livre doit être une Bible. J’avais environ 14 ou 15 ans quand j’ai commencé à écrire, mais je n’aimais point lire ni étudier mes leçons. J’étais une enfant bête. Tous mes amis me demandaient comment et où j’avais appris ce que j’écrivais. Moi même je ne comprenais pas mes vers, je ne pouvais pas les expliquer. C’étaient des vers publiés d’abord dans beaucoup de villes en Bulgarie et plus tard en France et en Belgique. Ces vers ont constitué mon recueil intitulé « Don d’entendre“ publié à Paris en 2021. Je ne m’étais pas imaginé que quelque chose qui est écrit, il y a trente ans, puisse intéresser toujours plus de gens après une si longue période. Mon amour pour la lecture ne s’est manifesté que lorsque je fus admise à l’Académie de théâtre. Plus tard, j’ai fini une spécialisation en mise en scène et une autre en psychologie. Je sais déjà que l’homme est porteur d’une information qui s’accumule à partir de ce qu’on a vécu, mais qui est aussi un héritage des parents et des grands parents. On n’hérite pas uniquement des traits extérieurs de ses parents, mais aussi de leur charge informationnelle qui se transmet de génération en génération et se sauvegarde même après la mort. L’information, à la différence du corps, n’est pas périssable. D’ailleurs, c’est ainsi que la science prouve l’immortalité.
Vous désacralisez Dieu et le disculpez, à maintes reprises, dans votre recueil. D’ailleurs, vous concluez ainsi votre poème intitulé ‘Dans les cheveux cendrés’ :
« Non, je ne serai pas reconnaissante
à celui qui m’a créée
avec un seul visage
et un seul corps,
mais avec tant de prières non exaucées. »
Le poète devrait-il, selon vous, avoir un rôle transgressif et subversif au sein de sa société ?
Le poète est créateur d’un monde qui doit sauver les gens du monde réel en le reniant, car il est mensonger et stupide. Le monde réel est, évidemment, créé non par Dieu, mais par le Diable, si je puis nommer ainsi, d’une façon élémentaire, la force qui a fait le plus grand mal en inventant le matériel. L’existence humaine pourrait être définie par une formule très brève – c’est tâcher d’éviter la douleur. Et celle-ci est cryptée dans le matériel.
Dans la famille de mes parents on m’avait appris de ne jamais aimer ce qui est matériel. Je me rappelle qu’une fois nous nous sommes adressés, mon frère et moi, à ma mère en lui demandant : « Comment te sentiras-tu si tu perds ta dernière pièce de monnaie que tu gardes pour acheter du pain ? » Et elle de répondre : « Cela ne me fera rien. » Il va sans dire que Dieu existe dans ce monde, mais rien que par ses messagers – les gens de l’art pour lesquels le spirituel est plus important que le matériel et qui sont prêts à tout moment secourir les souffrants.
Chaque poète doit être prophète. Chaque livre doit être une Bible.
La Bulgarie a donné naissance à Dora Gabé, Geo Milev, Latchezar Stantchev, Hristo Botev et tant d’autres grands poètes. Aujourd’hui, quelle est la place de la poésie dans votre pays?
Le peuple bulgare est un grand peuple et il avait de grands artistes. Avant 1989, à l’époque du socialisme, la Bulgarie était un grand Etat (grand au sens figuré). C’est alors qu’on avait l’Assistance publique, qu’on prenait soin de chacun. La santé publique et l’enseignement étaient gratuits. Il y avait de l’art. Alors qu’aujourd’hui il n’y a pas de place non seulement pour la poésie, mais pour tous les arts. Les Bulgares sont rendus esclaves. Ils doivent croire en des croyances étrangères, fêter des fêtes étrangères, regarder des films étrangers, lire des livres étrangers dont la plupart ne valent pas grand’chose. Des oeuvres talentueuses apparaissent ici et là, mais elles restent inaperçues car personne ne s’efforce de séparer l’ivraie du bon grain et l’ivraie finit par étouffer tout. On a le culte de l’argent et du matériel et si un livre n’est pas « gagnant », il est mal apprécié. Les médecins et les enseignants font chanter impudemment leurs malades et leurs élèves pour leur soutirer de l’argent. Les auteurs bulgares contemporains, inclus dans les programmes scolaires, proclament la destruction. Je me sens étrangère dans mon propre pays, car je ne renoncerai jamais à l’art tel que je le comprends et dont j’ai parlé plus haut. Mais cela me coûte très cher.
Pourquoi est-il crucial pour vous, de traduire votre poésie du bulgare vers d’autres langues?
J’ai cherché le salut en France. J’adore les auteurs français et je crois que l’Etat français peut toujours soutenir les gens de l’art. Evidemment, je dois mon succès à mes traducteurs – au professeur Païssy Hristov et à Mme Anelia Veleva. Et à mon éditeur, bien entendu.
Pour vous, qui êtes bulgare et française, la langue d’écriture et le lieu de votre résidence influencent-ils votre style et votre façon d’aborder les thématiques ?
Oui, dans les veines de mon père coulait du sang français, mais je suis née en Bulgarie, ma langue maternelle c’est le bulgare. Je me demande si j’écrirais d’une autre façon si je vivais en France. Mais je trouve qu’il vaut mieux que chaque auteur écrive dans sa langue maternelle pour qu’il puisse s’exprimer d’une façon meilleure et pour que son vocabulaire soit plus riche.
Quels sont les poètes qui influencent votre écriture poétique?
Je ne suis influencée par aucun poète. J’ai grandi dans un milieu littéraire. Mon père était un poète bien connu, mais ma façon d’écrire se distingue nettement de la sienne.
Quel est pour vous le moment idéal pour écrire?
Le moment idéal pour écrire c’est le moment l’inspiration vient. J’aime bien ce mot parce qu’il implique la pénétration de Dieu dans l’homme. Peu importe à quel moment de la journée ou de la nuit cela peut arriver.
Quels sont vos projets pour l’avenir ?
Je trouve que j’ai un caractère très fort et je continue d’écrire malgré toutes les difficultés. J’ai beaucoup de nouveaux projets dont certains seront différents des genres dans lesquels je me suis exprimée jusqu’à présent.
Merci beaucoup d’avoir répondu à nos questions.Un mot pour conclure ?
Que ce soit une petite phrase et pas seulement un mot. A savoir : L’art est le seul salut pour l’homme.
Entretien réalisé par Amar BENHAMOUCHE.
