Stop à l'humilitation, agissons !
Libérer les prisonniers d'opinion Kabyles
Ccix. Ce mot qui me gratte. Et ça fait mal
Et si désislamiser le kabyle… ce n’était pas se rebeller contre la foi ? Mais juste… retrouver le sens. Celui qu’on a perdu. Celui qu’on nous a volé sans qu’on s’en rende compte. Ce billet ? C’est un appel à une reconquête collective. Pas un discours. Une parole libre. Comme la langue elle-même. Vivante, libre.
Dans les cours de kabyle… parfois il nous est appris que ccix voudrait dire imam. Pourquoi ? Parce que c’est comme ça. Parce que les enseignants l’ont appris comme ça. Parce que personne n’a jamais osé dire : “Attendez, c’est pas ça.”
Beaucoup ont grandi avec cette idée. Au village, ccix, c’était celui qui savait lire le Coran. Celui qu’on respectait. Parce qu’il priait pour les autres. Pour eux, ce mot est devenu religieux. Naturellement. Sans y penser. C’est une habitude. Un héritage. Une façon d’avoir grandi.
Mais moi… ce mot me gratte. Ça me brûle même.
Parce qu’avant… ccix, c’était autre chose. C’était le vieux du village. Le sage. Celui qu’on écoutait avant de parler. Pas celui qui te dit quoi croire. Celui qui te laisse penser. Aujourd’hui, on nous force à passer par la religion pour comprendre nos propres mots. C’est dingue, non ?
Et quand tu dis : “Non, ccix n’est pas imam”, on te répond : “Tu compliques. Tu veux te perdre dans les détours.” Mais ces détours-là… c’est la Kabylie libre. Celle d’avant les sermons/ Celle d’avant qu’on nous dise quoi penser.
Je ne rejette pas la foi. Je rejette la confusion. Je veux un kabyle désislamisé. Délié. Vivant. Je veux que ccix redevienne ce qu’il était : un homme de sagesse un amusnaw. Pas un homme de dogme.
Et au-delà du mot… il faut aller plus loin. Beaucoup plus loin. Réinventer un modèle de société kabyle. D’avant la conquête islamique. Où la parole venait du collectif. Pas de l’autorité religieuse. Reconquérir ce monde-là… c’est retrouver le fil rompu de notre mémoire. Notre vrai fil.
C’est alors qu’il m’est rétorqué : “L’important, c’est déjà de le sauvegarder.” Oui, mais quel kabyle sauve t-on ?
Celui transmis par des générations analphabètes ? Formées dans les écoles coraniques ? Où la langue s’est pliée à la religion ? Je sais… çà décape fort et çà fera grincer des dents.
Voulez-vous plutôt un kabyle capable de reconstruire aujourd’hui ? Avec le numérique ? En retrouvant les racines ? Les mots perdus ? La pensée libre ?
D’ailleurs les familles le sentent bien. Elles voudraient transmettre comme leurs aînés. Mais les contextes ont changé. La langue qu’on enseigne aux enfants… n’est plus tout à fait la leur. Pourtant, jamais on n’a eu autant d’outils. Pour reconnecter nos mémoires. Rassembler les variantes. Comparer les sources. Bâtir ensemble.
Et puis… il y a tous ces mots arabes. Qui se sont glissés partout : lhamdulillah, inchallah, bismillah, allah yefka, ruh, nafs, mektoub … Des réflexes. Des automatismes. Des formules venues d’ailleurs. Elles sonnent pieuses. Mais elles étouffent nos propres mots. Nos façons de dire le monde. À force, on parle une langue mixte. Ni kabyle. Ni libre. Juste… mélangée.
Sauvegarder, oui. Mais pas sans réfléchir. La langue doit se construire ensemble. Entre générations. Sans mépriser les anciens. Ni ceux qui l’abordent autrement. Avec leur intelligence. Leur émotion. Leur regard libre.
Des personnes comme moi. Ceux qui ont grandi ailleurs qu’en Kabylie, à Tunis par exemple, bercés par l’amazighité, marqués par la hara — ce mot qui, en kabyle, dit l’espace clos, la véranda, l’intime — mais qui, entendu ailleurs, réveille d’autres échos, plus sombres, ceux du ghetto, de l’enfermement, de ce qu’on n’a pas choisi.
Des gens qui parlent déjà plusieurs langues, mais pour qui certains mots ne sont pas de simples sons : ils portent des mémoires, des blessures, des résistances.
Des gens qu’on a arabisés contre leur gré et qui, justement pour ça, sentent au premier mot ceux qui cherchent à imposer… et ceux qui veulent vraiment unir.
Pas dominer. Unir.
Parce qu’on ne sauve pas une langue en la muséifiant. On la sauve en la vivant — même maladroitement. En la réinventant. En la déchirant parfois… pour la recoudre autrement, avec nos propres fils.
J’ai compris tout ça pendant la formation. Certains suivaient les modules. Dans l’ordre. Avec méthode. Sérieux. Logique. Moi ? J’ai avancé autrement avec mon intelligence intuitive, associative et arborescente. Plus lentement. Peut-être. Mais en cherchant à comprendre la langue de l’intérieur. J’ai codé mes propres claviers. Écrit des billets. Fait des ponts entre mes autres langues. J’ai voulu créer mes propres chemins. Mes propres correspondances. J’ai pris le temps d’associer. De sentir. De comparer. Ce n’était pas de la rébellion. Juste… une autre façon d’apprendre. Par curiosité. Par intuition. Par amour du lien entre les mots. Et, à ma manière, j’arrivais au même résultat. Parfois même plus profondément. Parce que je l’avais vécu. Pas seulement étudié.
Si nous ne réinventons pas notre langue, ne revoyons pas nos manuels notamment Tizi Wuccen qui a provoqué de multiples abandons pour diverses raisons… d’autres le feront à notre place. Et elle parlera encore. Oui. Mais plus pour nous.
Le peuple hébreu a ressuscité sa langue. En la tirant du sacré vers le quotidien. En la rendant à la vie. À nous de faire pareil. Ramener le kabyle à la parole libre, au savoir, à la création. Sinon, on continuera à parler avec des mots qui ne nous appartiennent plus.
Et pour ça… il faut cesser de mépriser les initiatives venues du terrain. Des dictionnaires comme Ccix-iw traduit par Mon Maître plutôt que par l’imam du village ? Rejetés. Moqués. Parce qu’“ils ne sont pas assez académiques”. Parce qu’ils ne citent pas toutes leurs sources. Parce qu’ils ne sortent pas d’une université. Mais ce sont ces travaux solitaires… qui maintiennent le feu. Le désordre lexical peut être un appel à la reconstruction. Ils prouvent qu’un homme seul, avec son amour des mots et sa patience… peut sauver une part de notre mémoire collective.
Au lieu de les exclure… il faut les englober. Les relier. Les comparer. Et bâtir enfin des dictionnaires variés. Ouverts. Où cohabiteraient le savoir académique… la recherche indépendante… et la parole du peuple. Ceux qui prétendent détenir le savoir institutionnel — les parlent beaucoup de la langue, mais ne créent presque rien de vivant. Je ne veux pas que la création lexicale soit confisquée par les institutions. Si elles n’ont pas su produire de dictionnaire vivant, c’est à nous de le faire. Maîtriser parfaitement la langue n’est pas une condition préalable à la création d’un dictionnaire. Parce qu’un dictionnaire n’est pas un manuel de grammaire : c’est un espace de reconstruction du sens.
C’est pour ça que, sur les mots essentiels, les nombres, les jours… il faut revenir au tamazight profond. Celui des racines. Du sens civilisationnel. Comme l’ont montré Mokrane Chemim et d’autres pionniers oubliés. Et il faut aussi redonner toute sa place au tifinagh comme le suggère Med Ouramdane. Même si çà met plus de temps parce que c’est ce qui nous construit et que l’on ne pas partir sur des biais dès l’amorce. Parce qu’un peuple qui écrit dans son alphabet… pense avec sa propre tête.
Les Israéliens — je n’ai pas peur de le dire — sont, d’une certaine manière, nos frères spirituels dans ce combat. Regardez ce qu’ils ont fait avec l’hébreu : une langue sacrée, presque figée, qu’ils ont arrachée aux livres pour la redonner à la rue, aux enfants, au quotidien. Ils l’ont parlée, chantée, disputée, transformée. Et elle vit. Elle respire. Nous aussi, on peut oser ça. Pas en copiant, mais en s’inspirant. Parce que sauver une langue, ce n’est pas la sanctuariser. C’est la rendre à ceux qui la portent — avec leurs doutes, leurs colères, leurs rêves.
C’est ce que j’ai essayé de faire, moi aussi. Pas avec des mots seulement. Avec des symboles.
J’ai commencé par le drapeau. Pas parce que je me sentais « le » créateur, non. Mais parce que quelqu’un devait le faire. Et personne ne le faisait. Alors j’ai dessiné. J’ai proposé. Sur Kabyle.com, il y a eu un premier concours — modeste, mais sincère. Puis un drapeau est sorti sur un wiki kabyle. Il n’était pas parfait je lui ai ajouté une aza Z amazigh pour porter une intention. C’est d’ailleurs ce visuel qui a été repris par une émission de radio kabyle à Lyon.
Et puis… le MAK a fait son vote, l’a arrangé, retenu en ajoutant un rameau d’olivier. Sans me demander mon avis, c’est vrai — mais ça m’a plutôt touché. Parce que ça voulait dire qu’il parlait à quelqu’un d’autre que moi. Qu’il vivait.
Aujourd’hui ? Sur ma carte des peuples Amazighs, avant ce drapeau, j’en avait dessiné un autre. Plus doux. Avec un Z civilisationnel comme pour la croix scandinave. Pour proposer. Parce que la nation, elle ne se fige pas. Elle respire. Elle change. Elle grandit comme la langue.
Et puis… j’ai donné récemment le premier mot pour notre nation kabyle. Un mot qui dit : nous existons en tant que Kabyles depuis toujours, avant les frontières, avant les drapeaux, avant même les mots modernes.
Je ne prétends pas avoir tout fait. Je dis juste : j’ai posé des pierres. D’autres viendront. Les plus belles. Les plus justes. Et elles seront là, parce qu’on aura osé commencer.
La réponse ne viendra pas d’un groupe, d’une politique linguistique, bien plus des intelligences de chacun. De nos façons d’apprendre, d’écrire. d’écouter. Elle ne sera jamais unique. Et c’est très bien ainsi. Avant toute chose, il nous faut produire : écrire, filmer, coder, chanter, enseigner — dans notre langue, avec nos mots.
Ensuite, dialoguer : entre nous, entre générations, entre visions, sans exclure personne.
Et surtout… ne pas laisser la religion dicter le sens de nos mots. Pas parce qu’on rejette la foi, mais parce que notre langue ne doit pas devenir le reflet d’une seule interprétation du monde. Elle doit rester libre — ouverte aux croyants, aux sceptiques, aux rêveurs, aux rebelles.
Pas une langue figée dans 13 siècles de domination culturelle arabo-islamique — aussi subtile soit-elle, aussi douce ait-elle parfois semblé. Car même les chaînes en laine sont des chaînes. La laine, peut sembler douce de loin… mais gratter au contact, irriter la peau, la faire rougir, voire la blesser à force.
De la même façon, certains éléments de notre héritage — y compris linguistique ou religieux — sont présentés comme doux, protecteurs, naturels… mais grattent l’âme de ceux qui ne s’y reconnaissent pas.
Le mot ccix (ou cheikh) concentre à lui seul toute l’histoire spirituelle, politique et linguistique de la Kabylie
| Dimension | Période / Référence | Signification initiale | Dérive ou tension actuelle |
|---|---|---|---|
| Politique et civique | Époque numide (Juba II) | Le ccix est un ancien, un sage du village. Il tire son autorité de l’expérience et du consensus. Le terme se rattache au latin senex et au grec presbyteros (ancien). | Aujourd’hui, le cheikh est souvent imposé d’en haut (autorité religieuse, politique, clientéliste), détournant le rôle démocratique du ccix traditionnel. |
| Spirituelle et philosophique | Saint Augustin et les écoles africaines | Le ccix est un homme de parole, gardien de la logos africaine, une sagesse proche de celle des premiers penseurs berbères chrétiens. | L’islamisation a transformé le ccix en figure d’ascèse mystique, coupant le lien entre sagesse et citoyenneté. |
| Coloniale et missionnaire | Pères blancs (XIXe siècle) | Les Pères blancs ont perçu le ccix comme l’équivalent du chef coutumier, intermédiaire pour la mission et la pacification. | L’État colonial puis postcolonial a institutionnalisé cette figure, la rendant instrumentale et non plus organique. |
| Sociolinguistique contemporaine | Communautés villageoises d’aujourd’hui | Le ccix était nommé par le thajmaɛth (assemblée villageoise), garant du bien commun et du tawenza (partage). | Aujourd’hui, des “cheikhs” maraboutiques autoproclamés s’imposent. Ils utilisent le sacré arabe pour neutraliser l’amazighisation et maintenir leur influence religieuse. |
Dans beaucoup de villages :
- les ccix n taddart (anciens du village) souhaitent revenir à l’auto-désignation locale, fondée sur le mérite, la sagesse, la connaissance des coutumes ;
- tandis que les cherurs (cheikhs et marabouts) veulent maintenir un pouvoir lié à la mosquée et à la langue arabe, en rejetant la réhabilitation amazighe.
