Mariana Bendou : La littérature kabyle apporte un autre regard et un souffle neuf sur leur monde

Professeure de géographie et de langue française, devenue écrivaine, traductrice, artiste visuelle, parolière de musique pop, journaliste, critique littéraire et promotrice culturelle, Mariana Bendou est fascinée et attirée par la Kabylie et par sa littérature.
Elle est auteure de plusieurs ouvrages traduits du kabyle en roumain.

Mariana Bendou, bonjour et merci d’avoir accepté cette interview. Qui est Mariana Bendou?

Bonjour, moi aussi, je suis heureuse de partager ce moment avec vous. Je suis roumaine , professeure de géographie et de langue française, devenue écrivaine, traductrice, artiste visuelle, parolière de musique pop, journaliste, critique littéraire et promotrice culturelle. Depuis 2013, j’ai fondé et dirigé l’Association Culturelle Internationale EXPRESIA IDEII / L’ EXPRESSION DE L’IDÉE et fondé aussi quelques magazines culturels dont, le dernier est  » Al cincilea anotimp / La cinquième saison ».

J’écris et je publie mes textes en français et en roumain également.

Vous avez traduit plusieurs ouvrages de langue kabyle en roumain. D’où vous vient cet intérêt pour la littérature kabyle?

Il y a quelques années, j’ai épousé un Kabyle de Tizi Ouzou (nous sommes séparés maintenant, mais je conserve son nom). Ce mariage m’a permis de visiter, à deux
reprises, la Kabylie. Lorsque j’ai posé mes pieds sur cette terre merveilleuse, j’ai eu un sentiment bizarre et je suis tombée amoureuse de cette région et de son peuple,
semblable, selon moi, à mon peuple roumain. C’est ainsi qu’est né, en 2009, mon projet de médiation culturelle Kabylie – Roumanie, par l’intermédiaire de la langue française.

J’ai débuté avec le livre bilingue « Amour Amazighe / Dragoste de Om Liber » , qui a eu un grand succès !

Non, je n’ai pas fait seulement des traductions du kabyle au roumain. J’ai fait mes propres recherches historiques et culturelles sur la Kabylie et sur son peuple; recherches
que j’ai publiées dans divers magazines roumains. Au Congrès International de la Civilisation Thrace-GèteDace, en Roumanie, Buzãu, en 2016, j’ai présenté au public mon
étude sur la reine berbère Dahia “Al Kahina” dont j’ai découvert les liens avec mes ancêtres daces. Cette étude, qui a été appréciée, a reçu un prix. Au Symposium International de Slãnic Moldova, Roumanie, en 2016, j’ai remporté un autre prix, ainsi que le trophée pour mon ouvrage sur les contes kabyles. Le jury du Symposium a été très intéressé et bien impressionné. J’ai présenté au public roumain quelques expositions sur la vie en Kabylie, dans des villes différentes (Oneşti, Iaşi, Tg.Jiu, etc.) et de petites vidéos que j’avais réalisées sur la vie et la civilisaton kabyles.

En 2012, j’ai rédigé un livre sur les contes kabyles à l’aide du conteur kabyle Idir Fares. En 2022, j’ai publié un livre bilingue (roumain français) à Bucarest nommé « De Uz à Tizi Ouzou, au fil de l’ eau et de l’histoire / De la Uz la Tizi Ouzou, pe firul apei şi al istoriei », sur la ressemblance des noms Ouzou (Kabylie) et « Uz » (Roumanie) qui provient d’un passé commun. En 2024, j’ai réalisé, avec le professeur kabyle Hacène Sahki un dictionnaire kabyle – roumain trilingue. J’ai également été traduite en langue kabyle “amazighe” par des kabyles telles
que Rachida Ben Sidchoum, poète et professeure, docteur en langue, vie et civilisation amazighe. Je suis la seule écrivaine roumaine traduite en langue amazighe, du moins
depuis la chute du régime communiste, en 1989. Jusqu’à présent, je suis l’auteure de six livres sur la Kabylie et son peuple. Mon dernier livre, paru en 2024, intitulé « Chanson
pour la Kabylie / Cântec pentru Cabilia » est un recueil sur les sentiments et les émotions que j’ai éprouvés en visitant cette merveilleuse contrée. Il a aussi des photos prises à cette
occasion là.

Selon mon avis, entre mon pays ancien Dacia et la Kabylie d’autrefois il y avait beaucoup de choses en commun: des ancêtres communs (les Gètes – Roumanie et les
Getuli – en Kabylie du Nord)
, donc il me semble important de continuer mes recherches et mes démarches littéraires/culturelles de médiation.

La culture amazigh (berbère), et kabyle en particulier, est-elle connue en Roumanie ?

Non, assez peu ! Du moins, pas pour l’instant! Et cela du fait de la politique roumaine actuelle. C’est bien triste! Comme de nombreux ouvriers roumains ont travaillé et travaillent encore pour les compagnies pétrolières en Algérie, nous connaissons Edith Piaf, dont la mère était amazighe et sépharade. Mais, malheureusement, rien sur les personnalités culturelles kabyles! Rien sur la Kabylie! En général, l’Afrique n’existe pas sur la carte mondiale pour les Roumains, depuis la chute du régime politique communiste de Nicolae Ceausescu…

Mariana Bandou

Quelle est la réception de vos traductions auprès du lectorat roumain ?

Elle est très bonne! Lorsque j’ai présenté mes livres, avec pour support des vidéos ou de petites expositions d’objets kabyles, partout, le public en est resté bouche bée. Il a
reçu ainsi le parfum d’une région à part, pleine d’exotisme pour lui. C’était presque impossible pour moi de présenter ces œuvres sans parler des spécificités du peuple
kabyle et de sa civilisation. Donc, nous écoutons également de la musique kabyle lors de ces présentations (Idir, par exemple).

Je veux ajouter ici, que ce n’est pas du tout chose aisée de traduire la poésie kabyle en langue roumaine. La poésie kabyle porte une charge historique et sociale
compliquée, très sensible, compréhensible seulement dans son contexte national. La poésie kabyle est une poésie très élaborée, qui émeut l’âme; elle milite pour les valeurs et
les droits humains. Les Roumains, qui traversent une longue étape de transition, de plus en plus difficile dans ces dernières décennies, peuvent la comprendre, je pense…

Pensez-vous que la littérature kabyle pourrait avoir une place dans l’espace littéraire méditerranéen et universel?

Oui, j’en suis sûre! Voilà pourquoi il faut la faire connaître dans d’autres pays et sur d’autres continents, par des échanges ou par des liens culturels. Mais, surtout par
l’intermédiaire de la langue française qui est parlée dans le monde entier. La littérature kabyle apporte un autre regard et un souffle neuf sur les gens et sur leur monde pendant
que la littérature européenne, y compris celle de Roumanie, souffre d’un espèce d’inertie, d’uniformité, en risquant l’autolimitation… D’ailleurs, les poètes kabyles me semblent
beaucoup plus sincères dans leurs vérités!

Quels sont vos projets d’avenir ?

Je viens de donner à un éditeur de chez nous un livre bilingue « Amar la moitié / Amar jumãtatea » fondé sur un ancien conte kabyle, recueillit auprès du fameux conteur
Idir Fares.
Je dois finir la traduction du livre  » Di lǧǧera n wawal /Au fil des mots / Pe firul cuvintelor » du poète kabyle Ait Slimane Hamid et j’espère rédiger une anthologie
poétique bilingue ou trilingue des poètes kabyles
, toujours dans mon projet de médiation culturelle Kabylie – Roumanie!

Un dernier mot, pour conclure ?

Que Dieu garde bien la Kabylie et son peuple aussi!

Propos recueillis par Amar Benhamouche Kabyle.com

Amar Benhamouche
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