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Isabel Natacha Weiss : Le poète aide à voir le monde différemment
Philosophe et poète française d’origine allemande, Isabel Natacha Weiss revient dans cette interview pour nous parler de sol écriture et poésie.
Bonjour Madame Isabel Natacha Weiss, nous sommes ravis de vous interviewer sur Kabyle.com!
Bonjour Amar ! C’est un honneur et un plaisir de répondre à vos questions et de partager avec le public de Kabyle.com un regard sur la poésie avec quelques perspectives obliques vers la philosophie.
Avant d’être poète, vous étiez philosophe. Êtes-vous devenue poète indépendamment de la philosophie? Ou a t-elle influencé votre poésie ?
J’ai en réalité toujours écrit de la philosophie, de la littérature, différents types de textes, dès mes premières années d’étude. Parfois ces textes relèvent clairement de la poésie ou de la philosophie, parfois les choses sont davantage mêlées, avec des aspects qui relèvent du carnet, du journal de voyage, de la chronique. Il me semble que, bien que les styles et les contenus exprimés soient parfois très différents, il y a une continuité de motifs, une cohérence.
Je pense qu’un texte utilise les mêmes tissages dans le temps et l’espace qu’une architecture, j’ai beau être une philosophe du sens, de l’esprit, la matérialité (presque la minéralité) de la pensée est essentielle. Nous pensons dans les mots, par-dessus les mots toujours, mais toujours aussi dans un maniement véritablement sensoriel. Il m’importe beaucoup, aussi bien en poésie
qu’en philosophie mais sans doute davantage tout de même en littérature, que la parole procure des sensations au lecteur. La capacité à percevoir avec les sons et les sens intervient en philosophie en ceci que nous pensons avec notre corps, avec un corps d’un certain type, qui a une mémoire, une histoire, un point de vue. Il est important pour moi que ce qui est dit
ait une résonance concrète et aille toucher les artères, le sang, les muscles, la peau.
De vos origines allemandes, vous avez hérité l’idéalisme en philosophie. Le vers se fonde t-il sur une abstraction ou sur le réel ?
Le lien entre mon père, qui est né et a grandi en Souabe, en Allemagne, et l’idéalisme, je l’ai repensé bien après avoir fait ma thèse sur Hegel. Certaines choses semblent se passer un peu dans notre dos même, et surtout !, pour ce qui « crève les yeux ». Hegel comme l’Allemagne ont une importance considérable pour moi. Je me sens en famille avec Hegel et ce qu’il dit du spéculatif me paraît valoir pour le langage et spécialement pour le langage poétique, à savoir, l’aptitude à dépasser ses propres contours. Tout ce qui est vivant existe par surcroît, existe en débordement. Nous répondons à ce qui fait sens pour nous et pour autrui, c’est pourquoi nous sommes capables de créativité, d’adaptation, de souplesse, et aussi de retenir l’avenir dans le passé et inversement. Le spéculatif nous apprend à circuler de façon à la fois plus libre et plus précise dans différents mondes. Le réel est comme le langage et le sens : il déborde. Quant au vers, et comme pour tout langage, il convient qu’il ne tombe pas trop dans les rets de
l’abstraction qui constitue justement comme un refroidissement de la créativité et de l’énergie spéculative (que j’appelle parfois eros). Toutefois le vers pense, il fait penser, car le réel pense aussi en quelque sorte. Le vrai n’est pas quelque chose que nous produisons mais quelque chose qui est effectif dans les choses elles-mêmes. Écrire, c’est toujours plus ou moins témoigner de cela.
Que pensez-vous de la place de la poésie en France et au Allemagne ?
La poésie a eu en France et en Allemagne une place considérable à différents moments de l’histoire de la littérature, je pense en particulier à la période médiévale, à la poésie épique, au baroque, au romantisme. Il m’est difficile de dire ce qu’il en est aujourd’hui. Cette question croise celle de la place de la littérature (et de la philosophie) dans la culture objective contemporaine. On déplore souvent l’importance hégémonique de certaines formes de divertissements (parfois associées à l’art et à la littérature). Je n’ai pas vraiment d’opinion sur cette question. Il me semble que l’on idéalise parfois les époques antérieures, dont on retient
un certain suc qui est beaucoup plus dilué pour nous, en tant que contemporains de la production des œuvres. Par rapport à mon propre travail, j’ai l’impression de tisser, plus ou moins consciemment, une pensée au cœur de la sensation et des impressions mémorielles, d’une façon qui introduit quelque chose de plus tendu, de plus germanique, dans le français.
La plasticité du langage permet ce type de déformation, une mimesis comme un creuset qui élargit les possibilités de signification.
Les tensions mondiales s’intensifient. Pensez-vous que la poésie et la philosophie aient une place cruciale dans nos écoles pour parer les maux à venir ?
J’ai écrit un article intitulé « Apparat » dans le numéro 73, de la revue Cités, que j’ai coordonné, et qui interrogeait justement la place de la poésie dans la cité, c’est-à-dire son enjeu politique. Chacun est libre et responsable de la place qu’il donne, certes aux textes
littéraires, poétiques, philosophiques, scientifiques, mais aussi de sa façon de faire vivre un certain souci poétique et philosophique dans l’existence la plus ordinaire. Je ne crois pas qu’il faille demander à l’art ou à la science de guérir les maux de l’humanité. La violence est une forme d’immaturité, elle repose sur des croyances, des illusions, en gros sur des erreurs de perception et de raisonnement. La force et la puissance sont inséparables de la liberté, mais la violence est tout simplement absurde, c’est une marque de faiblesse. Ce qu’il peut y avoir d’exaltant dans un certain déploiement de puissance n’a rien à voir avec la violence, qui est une bassesse, une lâcheté, une indignité.
Quels sont les poètes qui influencent votre écriture poétique ?
Je pense que tout ce que nous lisons, toutes les expériences que nous faisons, ont une influence sur l’écriture. Mallarmé, Hölderlin, Rilke, Rimbaud, Trakl sont certainement des poètes majeurs pour moi – mais écrire de la poésie c’est avoir trouvé sa propre longueur
d’onde. Quelque chose se cherche et se trouve à travers soi. La mémoire des lieux joue un rôle crucial dans mon inspiration : de sensations en perceptions, en concepts parfois, des souvenirs se déplacent, s’entre-comprennent, forment de nouvelles représentations. La langue elle- même est une géographie : j’aime quand le texte est tonique, vibrant, avec un tempo, une
vitesse, une aptitude au frein, au choc, au contact. Quelque chose doit se passer et, comme le dit Hans-Georg Gadamer, ce quelque chose nous a changé.
Quel est pour vous le moment idéal pour écrire?
Je n’ai aucun rituel. J’écris quand quelque chose dans mon expérience ou ma pensée (c’est la même chose) cherche les mots, la mise en mots. Je peux partir d’un élément très simple, des bâtiments en construction autour du Caire, un chat qui ressemble à un chien, le goût du whisky dans un bar à Berlin, une émotion vibrante. Ce moment ne relève pas d’un « emploi du temps », il part de moi, va vers l’extériorité et me revient ; puis c’est comme une chanson que je note. Je retravaille le texte comme une pâte, ou comme on travaille un morceau de musique, en direction d’une sorte d’évidence, comme un jaillissement.
Quels sont vos projets pour l’avenir ?
Je vais publier à la rentrée 2025 un livre de philosophie, sur Hegel, assez bref, très personnel, aux éditions Les Grands Détroits, qui s’intitule Le Sens et l’esprit – l’herméneutique spéculative de Hegel. J’y expose certains aspects du spéculatif dont je parlais tout à l’heure. Je vais publier d’autres textes poétiques, déjà prêts. Je voudrais faire au moins un livre de photographies et un long métrage, il y a d’autres projets en philosophie également. Et puis, aller encore vers d’autres paysages, d’autres sourires, apprendre des autres.
Merci beaucoup d’avoir répondu à nos questions ! Un mot pour conclure ?
Un grand merci à vous de m’avoir proposé cet entretien et pour votre accueil. Le poète aide à voir le monde différemment, il fait faire des expériences à nulle autre pareille. J’espère contribuer à cette expérience, car la pensée poétique est intempestive – on écrit pour joindre ce qui est hors du temps et ce qui nous touche de la façon plus sensible, un pouvoir réfléchissant en vibration.
Entretien réalisé par Amar BENHAMOUCHE
