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Libérer les prisonniers d'opinion Kabyles
De la guerre sourde à la négation identitaire : la stratégie totalitaire du régime algérien en Kabylie
Depuis l’accession de l’Algérie à l’indépendance, en 1962, une constante funeste ne cesse de régir la gouvernance du pouvoir central : une guerre insidieuse et plurielle, secrètement menée contre la Kabylie et sa communauté. Ce conflit, qui ne saurait se réduire à d’épisodiques affrontements, constitue en réalité une entreprise de subversion globale, héritière des plus sombres procédés qu’aient jamais inventés les régimes autoritaires. Par le déni obstiné de l’identité kabyle, reléguée au rang de vestige archaïque, comme par les exécutions sommaires et les disparitions orchestrées dans l’ombre des appareils sécuritaires, le pouvoir poursuit une ambition implacable : briser l’esprit de résistance d’une région érigée en symbole d’insoumission.
Cette œuvre de domination s’étend à l’intégralité des sphères de la vie sociale. Sur le plan économique, la Kabylie est livrée à un blocus tacite mais méthodique – sous-investissement endémique, étouffement des initiatives locales et dépendance contrainte à l’égard du centre. Simultanément, le contrôle politique et social s’exerce par une mainmise sur les associations, les syndicats et les partis, tandis que l’arabisation forcée, doublée d’une islamisation d’État, vise à anéantir les fondements linguistiques et culturels kabyles, les reléguant au rang de parlers mineurs. L’histoire elle-même se trouve falsifiée : la résistance kabyle occultée, ses figures emblématiques gommées des manuels scolaires, au bénéfice d’un récit national univoque et centralisateur, conforme à l’idéologie du régime.
Pour pérenniser ce système, le pouvoir instrumentalise sans vergogne les médias publics, convertis en chambres d’écho d’une propagande xénophobe et méprisante, ainsi que la justice, réduite à un bras répressif muselant toute voix dissidente. La répression, qu’elle soit policière, judiciaire ou administrative, est savamment dosée afin d’instiller une peur durable, tandis que la division est érigée en principe d’action : attiser les rivalités locales, coopter certaines notabilités, isoler les contestataires pour mieux les réduire au silence. Toutes ces tactiques, héritières des stratégies coloniales et totalitaires, convergent vers un dessein unique : mater le peuple kabyle, assujettir sa terre et étouffer, dans le sang et le silence, toute aspiration à une Kabylie prospère et émancipée.
L’histoire, hélas, abonde en précédents où des régimes coloniaux ou dictatoriaux eurent recours à de semblables artifices pour asseoir leur domination. Ces méthodes, qui consistent à détourner l’attention des masses des inégalités structurelles, relèvent d’une véritable stratégie de diversion et de terreur contrôlée. Parmi les procédés les plus archétypaux figure la provocation, imputée à l’ennemi de circonstance, afin de justifier une répression accrue ou une guerre – qu’il s’agisse du soulèvement du FFS en 1963, de l’affaire du Cap Sigli en décembre 1978, du Printemps berbère de 1980, du Printemps noir, des multiples soubresauts de 2001, le projet zéro kabyle organisé à Mostaganem, notamment en août 2019 jusqu’à l’affaire de Larbaâ Nath Irathen en 2021, dont les échos et la pratique sont d’actualité.
De même, l’instigation de conflits interethniques ou d’incidents frontaliers a souvent servi, en contexte colonial, à légitimer une présence militaire renforcée, en canalisant les frustrations populaires vers un adversaire extérieur ou une minorité désignée, afin de masquer l’exploitation économique et l’absence de droits fondamentaux.
Créer ou exacerber une pénurie demeure une technique courante pour maintenir la population dans un état de dépendance. Les crises récurrentes – huile, pneus, matériaux de construction – obéissent à cette même logique : en contrôlant l’accès aux biens essentiels, le pouvoir algérien brise les velléités de révolte, car un peuple anxieux de sa survie immédiate s’avère rarement enclin à l’insurrection. Cette tactique fut déjà expérimentée dans certaines colonies et pays, où la production était délibérément orientée vers la métropole, provoquant des famines locales imputées, par l’administration, à la fatalité climatique ou à l’incapacité indigène.
La politique de la terre brûlée est également à l’œuvre en Kabylie. Les incendies ravageurs qui dévastent la région, attribués à des opposants ou à des puissances étrangères, poursuivent un double objectif : réduire en cendres des foyers de résistance et décimer des familles, tout en imposant couvre-feux et état d’urgence, lesquels restreignent les libertés publiques. Au-delà des actes matériels, c’est le climat d’insécurité permanente qui fonde la pérennité du système. En alternant accalmies trompeuses et vagues de répression brutale, le régime entretient une instabilité psychologique propice à la soumission. Cette stratégie, qui s’apparente à un équilibre de la terreur, pousse certains Kabyles à accepter l’arbitraire en échange d’une paix illusoire, tandis que la solidarité se délite : le voisin devient un ennemi potentiel, et toute tentative de soulèvement ou revendication est paralysée par la crainte d’une guerre civile ou de représailles sanglantes.
Lorsque le mécontentement gronde face à l’injustice ou à la répression, le régime algérien active un bruit de fond – tension frontalière avec le Maroc, menace israélienne ou antagonisme avec la France – pour réorienter l’attention de l’opinion. La nation, mobilisée contre un péril extérieur, oublie provisoirement ses revendications internes.
Ces stratégies ne relèvent nullement du hasard ; elles sont le produit d’une construction politique délibérée, visant à pérenniser un pouvoir illégitime. L’histoire enseigne pourtant que ces régimes, si redoutables soient-ils, s’effondrent inévitablement lorsque les peuples, ayant percé à jour ces mécanismes, cessent de trembler. La mémoire de ces événements demeure, dès lors, le plus sûr rempart contre la manipulation.
Boualem Afir.
