Stop à l'humilitation, agissons !
Libérer les prisonniers d'opinion Kabyles
Algérie : la vengeance d’État contre la liberté d’écrire – Le cas Boualem Sansal
Le verdict est attendu mardi 1er juillet, mais le message est déjà limpide : en Algérie, la liberté de parole peut coûter dix ans de prison. Boualem Sansal, écrivain franco-algérien de 80 ans, est aujourd’hui victime d’un acharnement judiciaire brutal et révélateur. Incarcéré depuis le 16 novembre 2024, il a été condamné en mars à cinq ans de prison pour des propos tenus lors d’une interview controversée. Ce mardi 25 juin, le parquet algérien a requis dix ans de réclusion en appel, aggravant une peine déjà infamante.
Mais cette affaire dépasse la trajectoire d’un intellectuel dissident. Elle expose le naufrage d’un système politique algérien verrouillé, et en miroir, l’impuissance stratégique de la diplomatie française, embourbée dans des décennies de compromissions avec les régimes autoritaires coloniaux arabo-islamiques d’Afrique du Nord.
Une vengeance d’État
Le « crime » de Boualem Sansal ? Avoir déclaré que l’Algérie contemporaine avait hérité de territoires historiquement marocains. Un propos discutable, certes, mais qui relève du débat d’idées, pas du droit pénal. Le régime algérien a aussitôt qualifié ces paroles « d’atteinte à l’intégrité du territoire », instrumentalisant la justice pour étouffer une voix qui, depuis des années, dérange par sa lucidité.
Écrivain reconnu, prix du roman arabe en 2008 (puis boycotté), finaliste du Goncourt, Sansal s’est toujours situé à contre-courant de la rhétorique officielle. Dans ses livres, il dénonce l’islamisme, le nationalisme dévoyé, la falsification de l’histoire. En retour, le régime algérien l’a longtemps censuré, avant de le faire taire physiquement par l’emprisonnement.
Un Quai d’Orsay impuissant et versatile
L’inaction de la diplomatie française, malgré les appels du président Macron lui-même, souligne une versatilité ancienne du Quai d’Orsay face à la montée arabo-islamiste.
Depuis les années 1960, Paris a adopté une posture ambivalente à l’égard des régimes issus des indépendances. Préférant la stabilité aux droits de l’homme, la France a fermé les yeux sur la dérive autoritaire et l’islamisation progressive des institutions en Algérie et partout ailleurs jusqu’en Iran. La priorité était alors énergétique et géostratégique, pas éthique.
Dans les années 80–90, lorsque l’islamisme politique s’installe comme force dominante, la France se contente d’une diplomatie d’équilibre : on condamne les violences, mais on continue de traiter avec les régimes qui les tolèrent, voire les nourrissent. L’État algérien, oscillant entre répression militaire et récupération islamiste, reste un partenaire jugé « incontournable ».
Aujourd’hui encore, ce flou demeure. Le Quai d’Orsay appelle à « un geste humanitaire » pour Boualem Sansal, mais évite toute condamnation franche du régime, au nom d’une diplomatie « respectueuse » des sensibilités locales. Cette attitude schizophrène, entre défense de la laïcité en France et indulgence envers les régimes islamo-nationalistes à l’étranger, décrédibilise toute prétention morale de la diplomatie française.
Le cas Sansal révèle l’absence d’une vision cohérente pour soutenir les intellectuels libres dans le monde arabe et berbère. Des figures comme lui, comme Matoub Lounès en son temps, se retrouvent seules, piégées entre l’autoritarisme local et l’indifférence internationale.
Une « justice » algérienne au service de l’arbitraire
Atteint d’un cancer de la prostate, privé de l’assistance de son avocat français, Boualem Sansal subit un procès politique maquillé en procédure judiciaire. Le ministère algérien de la Justice prétend que « la loi suit son cours », mais le silence assourdissant sur la disproportion des peines et la précarité de sa santé dit tout.
Jusqu’ici, toutes les demandes de libération ou de grâce, venues de personnalités littéraires, d’intellectuels, d’associations ou du président français, sont restées lettre morte. Le régime algérien semble utiliser Sansal comme levier dans une relation diplomatique tendue avec Paris.
Défendre la parole libre, ici et là-bas
L’affaire Boualem Sansal incarne une double tragédie : celle d’un homme persécuté pour avoir pensé librement, et celle d’un monde diplomatique occidental incapable de défendre ses principes au-delà de ses frontières. Ce que l’État algérien veut réduire au silence, c’est la dissidence intellectuelle, la nuance historique, la voix des minorités.
En Algérie comme ailleurs, le combat pour la liberté d’expression ne peut pas être à géométrie variable. Le silence des chancelleries devient, au-delà d’un seuil, une forme de complicité.
Il est temps d’appeler les choses par leur nom : Boualem Sansal est un prisonnier d’opinion, et son maintien en détention est un scandale moral. À quelques jours du verdict, la mobilisation doit se faire entendre – dans les tribunes, les rues, les consciences.
Parce qu’un écrivain qu’on fait taire, c’est une société qu’on veut bâillonner.
