Aksel Bellabbaci : « Le 2 avril est une étape, mais notre combat continue »

Condamné à mort par le régime algérien et visé par plusieurs demandes d’extradition, Aksel Bellabbaci, militant indépendantiste kabyle, revient sur son engagement, son exil et les persécutions dont il est victime. Alors que la justice française doit statuer sur son sort le 2 avril 2025, il reste convaincu que son combat pour une Kabylie libre est « une simple question de temps ».

Bonjour Aksel, nous suivons votre actualité au jour le jour sur vos réseaux sociaux. Vous êtes actuellement à Agadir, est-ce une manière de souffler après ce procès qui vous oppose au pouvoir algérien ?

Oui, Agadir est une ville qui me nourrit par son identité amazighe. Nous cherchons un refuge ailleurs, puisque la Kabylie nous est interdite. Chacun réagit à sa manière face à la répression. Certains choisissent l’action, d’autres sont paralysés par la peur, et je les comprends.

Un engagement précoce pour la Kabylie

Pouvez-vous nous rappeler brièvement qui vous êtes et les raisons de votre exil ?

C’est toujours difficile de parler de soi. Je suis originaire de Thala Athmane, en Kabylie. Mon engagement remonte à mon adolescence. En 1999, après l’assassinat de Matoub Lounès, j’ai organisé une manifestation au collège, contre l’avis de mon père. La même année, refusant de chanter l’hymne national algérien à l’école, nous avons entonné Aghuru de Matoub. La réaction a été immédiate : surveillants paniqués, élèves convoqués, parents alertés. Finalement, l’établissement a décidé de ne plus imposer Qassaman.

Votre engagement ne s’est donc jamais démenti…

Je rends hommage à mes camarades de l’époque : Mokrane, Nadia, Malika, Djamel, Chaabane… Beaucoup de filles étaient présentes, ce qui témoigne du courage des femmes kabyles.

De la révolte à l’exil

Qu’est-ce qui vous a poussé à quitter l’Algérie ?

Après mes études en commerce et génie civil, je ressentais un profond malaise. En 2009, un voyage en Libye m’a marqué : un peuple muselé, une peur omniprésente sous Kadhafi. J’ai compris que l’Algérie suivait le même chemin. En 2012, j’ai décidé de partir, poussé par une soif de liberté et d’ouverture au monde.

À quel moment avez-vous rejoint le MAK ?

Par instinct et par conviction. En 2007, lors d’une marche du 20 avril en Kabylie, j’ai assisté à une querelle entre militants du RCD et ceux du MAK pour la tête du cortège. J’ai été choqué par l’attitude du RCD, qui considérait déjà le MAK comme un ennemi. J’ai compris que l’avenir kabyle se jouait ailleurs.

Une persécution orchestrée par Alger

Comment avez-vous appris les premières accusations portées contre vous en 2021 ?

Par mes avocats, dans ce que j’appelle « l’affaire de la Kabylie » (Larbaâ Nath Irathen). J’ai été condamné à mort, comme d’autres militants. Je m’y attendais : le régime jetait déjà en prison mes frères d’armes.

Comment procédaient-ils pour arrêter et incriminer les militants indépendantistes ?

Avant, nous étions interpellés par la police. À partir de 2018, c’est la gendarmerie qui a pris le relais, ce qui signifie, en Algérie, un transfert direct à l’armée. Un gendarme m’a dit un jour en garde à vue : « Bientôt, vous allez tous payer. »

Sous quels prétextes étiez-vous arrêté ?

Après chaque manifestation ou action politique. Souvent à l’aéroport. Une fois au commissariat, les services du renseignement prenaient le relais pour inventer des charges. Même les femmes militantes étaient malmenées.

Avez-vous eu un lien particulier avec Kamira Nait Sid, détenue arbitrairement ?

Oui, nous avons mené des actions ensemble, sillonné les villages, rencontré les gens dans les cafés. La voir emprisonnée a été un choc. Pour moi, même libérée, elle reste en prison.

L’acharnement judiciaire d’Alger

Le pouvoir algérien a demandé votre extradition à plusieurs reprises. Comment avez-vous réagi à la première demande en 2021 ?

Après l’assassinat de Djamel Ben Smail en août 2021, le régime a orchestré une enquête contre moi. Un mandat d’arrêt a été émis dès le 5 septembre. Trois d’entre nous ont été condamnés à mort : Mourad Itim, Ferhat Mehenni et moi-même.

L’Algérie a tenté de m’extrader à quatre reprises, en jouant sur les accords bilatéraux avec la France. Mais la justice française a refusé, faute d’éléments valables.

Depuis, avez-vous subi d’autres pressions judiciaires en France ?

Oui. En juin 2024, j’ai été convoqué au commissariat du 17e arrondissement de Paris pour une garde à vue sous contrôle judiciaire. Mon permis et mon droit de travailler m’ont été retirés, mais le juge a finalement annulé ces restrictions.

Vous étiez défendu par Maître Goldnadel dès le début ?

Oui, et la justice française a vite constaté l’absence de preuves tangibles.

L’Algérie vous accuse pourtant de 13 chefs d’inculpation…

Des accusations délirantes : assassinat, terrorisme… Un dossier monté de toutes pièces.

Une nouvelle demande d’extradition est-elle en cours ?

Le régime algérien cherche à prolonger la procédure en lançant une seconde affaire. Mais la justice française ne tombe pas dans ce piège : elle a demandé des compléments d’informations, que l’Algérie peine à fournir.

Vous confirmez l’absence de nouveaux éléments à charge ?

Absolument. Sur un dossier de 300 pages, Alger n’a fourni qu’une seule page résumée à la justice française. Pire encore, ils ont tenté de me lier à d’autres condamnés à mort avec des preuves falsifiées, comme un prétendu enregistrement téléphonique qui s’est finalement transformé en simple message…

Le procureur de l’affaire est aujourd’hui ministre de la Justice en Algérie…

Oui. Cela montre le degré de collusion du régime.

Un combat qui continue

Que souhaitez-vous dire à la communauté kabyle qui suit votre affaire ?

Le 2 avril 2025, la justice française rendra son verdict. C’est une étape importante, mais notre combat ne s’arrête pas là. J’ai confiance en la justice française. Cette affaire permet de médiatiser la répression en Kabylie et de démontrer la manipulation du régime algérien.

Êtes-vous le numéro 2 du MAK ?

Ce poste n’existe pas. J’ai été conseiller de Ferhat Mehenni et président de l’Association Kabyle de Football. Nous avons réussi à qualifier la Kabylie à deux reprises pour la Coupe du monde de la CONIFA.

Quel est votre rêve pour l’avenir ?

La libération de la Kabylie, un État indépendant reconnu par l’ONU. Je rêve d’un aéroport qui décolle de Kabylie avec nos couleurs et dans notre langue, d’un pays ouvert sur le monde.

Des millions de personnes du monde entier pourront venir visiter la Kabylie. C’est ce jour-là que je remettrai les pieds sur le sol de Kabylie. C’est juste une question de temps.

Pensez-vous que la libération de la Kabylie suivra un modèle similaire à celui d’Israël en 1948 ?

Chaque peuple suit son propre chemin. L’indépendance de la Kabylie dépendra de notre capacité à construire des alliances internationales et à être prêts au moment opportun.

Le régime algérien, paradoxalement, aide-t-il à la visibilité de la cause kabyle ?

Oui. En nous réprimant, il a mis la Kabylie sous les projecteurs. Aujourd’hui, le monde entier nous regarde. C’est à nous d’en tirer parti.

Propos recueillis par Stéphane Arrami

Stéphane Mérabet Arrami
Stéphane Mérabet Arrami
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