Un État de Nouvelle-Calédonie, mais pas de Kanaky : la Kabylie observe, s’interroge et revendique

12 juillet 2025. Une date marquante pour le Pacifique. Après dix jours de négociations à Bougival, les représentants indépendantistes et loyalistes calédoniens ont signé avec l’État français un accord qualifié d’historique, posant les bases d’un « État de la Nouvelle-Calédonie » désormais intégré à la Constitution française. Une avancée politique qui, si elle ouvre des perspectives de paix et d’autonomie, soulève aussi de nombreuses interrogations.

La Kabylie, solidaire de tous les peuples luttant pour leurs droits fondamentaux, salue cette étape, en espérant qu’elle garantira justice, reconnaissance et dignité au peuple kanak, longtemps marginalisé et meurtri par l’histoire coloniale. Les solutions négociées sont toujours préférables à la violence. Mais pour qu’un compromis soit légitime, encore faut-il qu’il soit équitable.

Derrière les promesses d’un nouvel avenir, une évidence persiste : l’État reconnu n’est pas celui de Kanaky, mais celui d’une « Nouvelle-Calédonie » institutionnalisée dans le cadre français, sans réelle rupture avec les structures néocoloniales.

La Kabylie n’a pas eu son Bougival

La Kabylie, pour sa part, n’a bénéficié d’aucun processus politique. Ni négociation. Ni reconnaissance. Ni ouverture institutionnelle.

Face à un pouvoir algérien qui nie jusqu’à l’existence du peuple kabyle, refuse tout dialogue politique, et répond à la revendication pacifique d’autodétermination par la répression et l’arbitraire, il n’y a eu ni Bougival, ni Valls, ni accord.

Dans ce contexte, la déclaration de Ferhat Mehenni saluant l’accord calédonien — certes mesurée — ne saurait masquer la nécessité d’une prise de position plus ferme et plus claire. Elle marque toutefois, dans un esprit de responsabilité, le refus de l’isolement kabyle face aux dynamiques d’émancipation des autres peuples.

Mais au-delà des déclarations, le Conseil National Kabyle (CNK) agit. Et il l’a démontré avec force à travers la relance d’une revendication historique trop longtemps oubliée : celle du statut des Kabyles du Pacifique.

Statut des Kabyles du Pacifique : une revendication historique portée par le Conseil National Kabyle

À la suite de l’insurrection de 1871, des centaines de Kabyles furent déportés en Nouvelle-Calédonie par l’administration coloniale française. Arrachés à leur terre natale, astreints aux travaux forcés, interdits de retour, ils ont fondé une diaspora oubliée, porteuse d’une mémoire vive, mêlée d’exil, de dignité et de résistance.

Aujourd’hui, leurs descendants — nés en Kanaky ou ailleurs dans le Pacifique — forment une communauté à la croisée de plusieurs héritages : kabyle, kanak, océanien, caldoche. Leur histoire reste largement ignorée dans les récits officiels, aussi bien en Algérie qu’en France.

C’est pour mettre fin à cette invisibilisation que le Conseil National Kabyle a porté officiellement un projet de résolution, en quatre points majeurs :

1. Reconnaissance de la déportation kabyle comme crime colonial

Le CNK appelle l’État français et l’État algérien à reconnaître publiquement la déportation des Kabyles vers la Nouvelle-Calédonie comme un crime colonial, et à inscrire cette mémoire dans les programmes scolaires, les institutions mémorielles, et les espaces publics, en Algérie, en France et en Kanaky.

2. Statut pour les descendants

Les descendants de déportés kabyles doivent pouvoir bénéficier :

  • D’un statut d’origine kabyle reconnu ;
  • De la double reconnaissance culturelle (kabyle et kanak, le cas échéant) ;
  • De la possibilité de revendiquer une nationalité kabyle, dans le cadre d’une future citoyenneté amazighe ;
  • D’un droit au retour symbolique en Kabylie, facilité par des procédures administratives allégées et un accès garanti aux droits culturels.

3. Fondation Mémoire & Diaspora Kabyle du Pacifique, de l’Océan Indien et de Guyane

Le CNK propose la création d’une fondation binationale Kabylie–Kanaky, chargée de :

  • Soutenir les projets éducatifs, culturels et mémoriels liés à la déportation ;
  • Préserver les archives et témoignages de cette histoire ;
  • Favoriser les échanges entre les jeunesses kabyles de Kabylie et du Pacifique.

La Kabylie, par sa longue histoire de résistance à la domination coloniale, a vu une partie de son peuple déportée, exilée ou déracinée aux quatre coins de l’empire colonial français. Ce déracinement ne s’est pas limité à la Nouvelle-Calédonie. Il s’est étendu :

  • à la Guyane, envisagée initialement comme lieu de bagne pour de nombreux insurgés kabyles ;
  • à Madagascar, un temps pressenti pour accueillir les déportés de 1871, puis évité de justesse au profit de la Nouvelle-Calédonie ;
  • à La Réunion, terre d’exil silencieux où plusieurs figures kabyles sont mortes dans l’oubli, dont Cheikh El Hasnaoui, voix emblématique de la chanson kabyle.

C’est pourquoi le Conseil National Kabyle propose officiellement la création d’une Fondation Mémoire & Diaspora Kabyle du Pacifique, de l’Océan Indien et de la Guyane.

La Kabylie n’est pas qu’un territoire : c’est une constellation d’histoires, de résistances, de silences et de chants exilés.
En réunissant Nouvelle-Calédonie, La Réunion, Madagascar et la Guyane sous une même bannière mémorielle, cette fondation embrasse toute l’ampleur du déracinement kabyle… pour mieux en faire une force de transmission et de reconstruction.

4. Droit à l’identité pour les natifs du Pacifique d’origine kabyle

Un registre volontaire des familles kabyles du Pacifique sera proposé, avec le soutien du CNK, afin de :

  • Permettre aux personnes concernées de retrouver leurs racines kabyles ;
  • Valoriser une identité culturelle mixte, respectueuse des appartenances plurielles.

Une mémoire falsifiée : les Kabyles de Nouvelle-Calédonie qualifiés d’ »Arabes »

L’un des aspects les plus douloureux de l’histoire des Kabyles déportés en Nouvelle-Calédonie est la falsification de leur identité par les autorités coloniales françaises.

Les registres d’époque, les actes administratifs, les récits transmis dans les cercles institutionnels ont souvent effacé leur spécificité culturelle, linguistique et historique en les désignant globalement comme « Arabes ». Cette confusion volontaire, entretenue pour simplifier les catégories coloniales, nie la réalité profonde : la majorité de ces déportés étaient kabyles, issus du soulèvement de 1871 mené notamment par Cheikh El Mokrani et Cheikh El Haddad, figures de la résistance berbère en Kabylie.

Cette arabisation forcée de la mémoire a eu des conséquences durables :

  • Effacement des racines amazighes dans les archives locales ;
  • Rupture de transmission entre les générations ;
  • Incompréhension de leur propre histoire par certains descendants ;
  • Appropriation erronée de leur héritage par d’autres récits.

Or, la Kabylie n’est pas l’Algérie arabe, et les Kabyles ne sont pas un sous-groupe de la nation arabo-musulmane imposée. Ils forment un peuple autochtone amazigh, porteur d’une langue, d’une culture et d’une mémoire propres, que l’exil n’a pas effacés.

Le double jeu de l’Etat algérien : entre récupération mémorielle et déni identitaire

Alors même qu’il refuse catégoriquement d’ouvrir le dialogue avec la Kabylie contemporaine, l’État algérien n’hésite pas à récupérer à son profit la mémoire des Kabyles déportés en Nouvelle-Calédonie.

Lors de commémorations officielles, de discours diplomatiques ou d’initiatives portées par les représentations algériennes à l’étranger, il est parfois fait référence aux « algériens déportés par la France coloniale » — amalgamant volontairement toutes les populations insurgées, en particulier les Kabyles, dans une lecture nationale unitaire et postérieure.

Ce glissement sémantique et politique permet à l’Algérie officielle de :

  • Capitaliser sur la mémoire du martyre, en l’intégrant à la narration patriotique de l’État-nation ;
  • Effacer la spécificité kabyle, en les diluant dans une identité « algérienne » homogène, arabo-musulmane ;
  • Revendiquer des héritages qu’elle réprime pourtant sur son propre territoire, en interdisant la langue kabyle dans les institutions, en emprisonnant les militants pacifiques kabyles, et en qualifiant toute revendication identitaire d’acte séparatiste ou terroriste.

C’est un paradoxe inacceptable : l’État qui réprime la Kabylie aujourd’hui, prétend honorer la mémoire des Kabyles d’hier, dès lors qu’elle sert ses intérêts diplomatiques ou son image historique. Une forme de mémoire sélective, dirigée, falsifiée.

Une voix kabyle à affirmer

La situation calédonienne, malgré ses limites, nous enseigne une chose : les structures coloniales ne se réforment que sous pression collective, stratégie claire, et mobilisation internationale. La Kabylie n’a pas encore ce levier. Mais elle en a la légitimité, l’histoire, la volonté.

Il ne s’agit plus de « saluer » les avancées des autres en silence, mais de porter haut nos propres revendications.
Et le Conseil National Kabyle le démontre : par la mémoire, par la diaspora, par la dignité.

Une nation dispersée reste une nation. Une mémoire oubliée peut être ravivée. Et un peuple déporté peut retrouver sa voix.

Face à l’évolution institutionnelle en Nouvelle-Calédonie, le Conseil National Kabyle (CNK) et Kabyle.com ont choisi une ligne claire : ne pas se contenter de saluer un accord technique, mais poser une vraie question de fond. Celle de l’oubli. Celle de la mémoire. Celle des Kabyles du Pacifique, déportés, déracinés, invisibilisés.

Dans les réactions de certains mouvements kabyles actuels, on perçoit une approche très institutionnelle, voire abstraite de la situation. L’important semble être la création d’un État — peu importe lequel, peu importe pour qui — comme modèle à répliquer.
Mais l’accord calédonien ne se réduit pas à une mécanique juridique. Il est traversé par des mémoires blessées, des peuples fracturés, des générations entières nées dans l’exil ou dans le silence.

C’est justement cette dimension humaine, intime, diasporique, qui fait défaut dans les discours dominants kabyles actuels. Et c’est celle que le CNK entend remettre au centre.

Stéphane Mérabet Arrami
Stéphane Mérabet Arrami
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