Tocqueville et la Kabylie indépendante en 1847

Dans son Rapport sur les affaires d’Afrique, remis à la Chambre des députés en 1847, Alexis de Tocqueville dresse un tableau sans fard de la domination française en Algérie. Le grand penseur de De la démocratie en Amérique, devenu député et membre de la Commission parlementaire sur les affaires d’Afrique, n’écrit pas ici en philosophe mais en observateur politique. Sa mission : évaluer la situation militaire, administrative et sociale dans les territoires nouvellement conquis.

Ce document, publié en 1866 dans ses Œuvres complètes (Michel Lévy, tome IX), constitue l’un des rares témoignages contemporains à reconnaître explicitement que la Kabylie n’est pas soumise à la France. Dans une phrase devenue célèbre, Tocqueville note :

« Dans les montagnes habitent les Kabyles indépendants . »

Alexis de Tocqueville
Alexis de Tocqueville (1805-1859), magistrat, écrivain et penseur politique normand, fut l’un des premiers observateurs de la démocratie moderne ; membre de l’Académie des sciences morales et politiques, précurseur de la sociologie, il demeure célèbre pour son œuvre majeure De la démocratie en Amérique.

Un constat politique avant tout militaire

Nous sommes alors à la veille de la Seconde République. La conquête, commencée en 1830, a déjà bouleversé le Tell et les plaines côtières. L’armée française contrôle Alger, Oran et Constantine, mais le nord montagneux — la Kabylie — échappe encore à l’occupation directe. Tocqueville décrit un pays divisé en trois zones : le Petit-Désert au sud, le Tell central, et les montagnes kabyles au nord, où vivent, dit-il, des « peuplades indépendantes » que la France ne connaît qu’à distance.

Le député observe que ces communautés, encerclées par les nouveaux établissements coloniaux, subissent déjà des pressions économiques et politiques, mais continuent de vivre selon leurs propres lois. Il écrit :

« Entourés aujourd’hui de toutes parts par nos établissements, gênés dans leurs industries, bloqués dans d’étroites vallées, ces peuplades commencent à subir notre influence et offrent, dit-on, de reconnaître notre pouvoir. »

À cette date, toutefois, Tocqueville recommande de ne pas entreprendre la conquête de la Kabylie : il estime que cette opération exigerait trop d’hommes et prolongerait inutilement une guerre coûteuse. L’expédition de Kabylie n’aura lieu qu’en 1857, dix ans plus tard, sous le Second Empire.

Une indépendance enracinée dans l’histoire

Les propos de Tocqueville confirment un fait historique souvent méconnu : avant même la colonisation française, la Kabylie était largement indépendante, tant du pouvoir ottoman que des beyliks régionaux.

Sous la Régence d’Alger (1518–1830), l’autorité turque ne dépassait guère les villes côtières et certains axes commerciaux. Les montagnes kabyles, organisées en confédérations villageoises (aarchs), régies par des assemblées locales (tajmaɛt) et des règles coutumières (azref), constituaient un système politique autonome, fondé sur la délibération collective, la solidarité et la gestion communautaire des terres.

Cette autonomie n’était pas une rébellion, mais un mode de gouvernement profondément enraciné. Les Kabyles entretenaient des relations diplomatiques, commerciales ou religieuses avec les pouvoirs voisins, tout en préservant leur autogouvernance. Lorsque les troupes françaises arrivent en 1830, elles découvrent un territoire organisé mais non centralisé, capable de résister longtemps à la pénétration coloniale.

La “naissance” administrative de l’Algérie : une création française

Il faut rappeler que le mot même d’« Algérie » n’existe pas avant la conquête. Ce sont les autorités françaises qui, à partir des années 1830, fusionnent les anciens beyliks et territoires autonomes en un ensemble administratif unique.

Ce découpage répond à une logique impériale : centraliser, nommer, codifier. L’Algérie coloniale n’est pas un État autochtone conquis, mais une création administrative française. Ses frontières ont été dessinées à Paris, non à Alger, et son unité politique s’est imposée par la guerre.

En ce sens, on peut dire que la France a “créé” l’Algérie comme entité coloniale, mais certainement pas son indépendance nationale, qui, un siècle plus tard, sera arrachée contre elle. L’indépendance de 1962 est l’œuvre du peuple algérien et de son combat pour l’autodétermination, non le prolongement d’un projet français.

Tocqueville, un témoin ambivalent

Tocqueville, dans son rapport, exprime la contradiction fondamentale du projet colonial : il reconnaît la valeur des sociétés indigènes, mais cherche encore à concilier la conquête et la civilisation.
Il écrit que les « sociétés musulmanes » ne sont pas incivilisées, mais dotées d’une « civilisation imparfaite ». Il s’oppose à leur destruction pure et simple, plaidant pour un « bon gouvernement » — ferme mais juste — qui préserverait leurs institutions tout en les orientant vers le progrès.

Pour la Kabylie, il voit une singularité politique : une société structurée, disciplinée, fière et capable d’autonomie. En d’autres termes, Tocqueville perçoit déjà ce que l’histoire moderne confirmera : la Kabylie, par sa cohésion, sa langue et ses institutions, n’entre pas dans le moule colonial.

Héritage et actualité

Presque deux siècles plus tard, ce rapport reste un document de référence. Non parce qu’il légitime la domination, mais parce qu’il la décrit avec une précision rare et une conscience morale inhabituelle pour l’époque.
Tocqueville, sans le savoir, a livré le témoignage d’un peuple libre avant la colonisation, qui continuera à résister à toutes les formes de centralisation imposées d’en haut — qu’elles viennent d’Alger, de Paris ou d’ailleurs.

Sa phrase, simple et forte — « Dans les montagnes habitent les Kabyles indépendants » — conserve aujourd’hui toute sa portée. Elle rappelle que la Kabylie fut indépendante avant la colonisation, qu’elle resta indépendante longtemps après, et que son identité, forgée dans les montagnes, demeure l’un des piliers les plus anciens de la liberté nord-africaine.

Rédaction Kabyle.com
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Un commentaire

  1. Tous les éléments indiquent que les propos de Tocqueville sont bons pour les archives. La Kabylie moderne n’a plus grand-chose à voir avec celle d’autrefois, dont la cohésion, l’honneur et la tradition faisaient rempart contre l’effacement culturel. Aujourd’hui, on préfère tourner le dos à cette histoire gênante, piétiner un héritage embarrassant, et balancer la tradition — surtout le moralisme islamique — par la fenêtre. Le Kabyle moderne, lui, s’applique à s’occidentaliser jusqu’au bout des ongles, au point de mimer l’Européen dans ses gestes les plus insignifiants, tout en jouant les porte-voix enthousiastes d’une certaine presse française, et en aspirant à une structure sociale copiée-collée, adoubée par quelques cercles néocoloniaux.

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