Le retour des calcinés
Ils sont revenus cette nuit. Pas pour ressusciter, simplement pour voir ce que les vivants avaient fait du pays. Le jeune homme, calciné, regarde la mer et murmure : « Moi, je n’ai pas traversé la Méditerranée. J’ai brûlé ici. » Il pense à ceux de son âge partis chercher l’Eldorado parce qu’ici même le droit de rêver semble avoir été mis sous scellés. Les uns prennent la mer, les autres prennent la drogue, et quelques-uns restent assez longtemps pour être pris par les flammes. Les rêves ont disparu, mais les barons, eux, ont toujours de quoi faire tourner la boutique.
La femme demande si quelqu’un a vu le paradis. Personne ne répond. « Moi, je ne l’ai jamais vu. Mais l’enfer des hommes, je l’ai connu. Et celui des feux aussi. » Le père, trempé, abusé, encore en colère, regarde ses enfants sans comprendre comment un pays peut fabriquer autant de morts avant même de leur laisser vivre. La fille sourit tristement : « Moi non plus, je n’ai pas goûté aux bienfaits du mariage. » Dans ce merveilleux pays où une femme peut être majeure sur son acte de naissance et mineure devant les tabous jusqu’à la tombe, elle aura finalement échappé au mariage pour entrer directement dans la mémoire.
Puis les quatre regardent la Kabylie. Elle brûle encore. Au loin, les communiqués annoncent que tout est sous contrôle, que les responsabilités seront établies et que les mesures nécessaires seront prises. Les mêmes phrases reviennent chaque été, avec la régularité d’une messe pour un dieu qui aurait démissionné. Le jeune demande : « Alors, qu’est-ce qui a changé ? » Le père répond : « Rien. Ils ont seulement perfectionné l’incinération. » Les morts repartent. Ici, même l’au-delà finit par comprendre qu’il vaut mieux ne pas trop espérer.
Maréchal
