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Kabyles : le cri d’un peuple abandonné par ses élites
Le silence des élites kabyles n’est plus une simple réserve : il est devenu une abdication. Face au drame que traverse la Kabylie, il ne peut plus être interprété comme de la prudence ou de la retenue. Il s’apparente désormais à une faillite morale et historique.
De la Kabylie profonde ne monte plus seulement une contestation. C’est un acte d’accusation qui vise autant les mécanismes de l’oppression que les silences de ceux qui auraient dû en être les premiers dénonciateurs. Ce cri ne s’adresse plus uniquement au pouvoir ; il interpelle d’abord les consciences de celles et ceux qui, par leur savoir, leur influence et leur statut, avaient la responsabilité de porter la parole d’un peuple meurtri.
Que reste-t-il d’une nation lorsque ses penseurs se taisent, lorsque ses universitaires détournent le regard, lorsque ses écrivains, ses artistes et ses cadres préfèrent le confort de la neutralité à l’inconfort de l’engagement ?
Le fossé n’a jamais été aussi profond entre une population confrontée à la répression, aux atteintes à ses libertés et à son identité, et une partie de ses élites qui semblent avoir choisi le refuge du silence. Par calcul, par peur, par résignation ou par intérêt, beaucoup ont déserté le terrain des idées. Le vide qu’ils ont laissé est devenu un espace où prospèrent l’arbitraire et le renoncement.
Cette attitude rappelle ce que Julien Benda appelait « la trahison des clercs » : le moment où les intellectuels renoncent à leur mission éthique pour préserver leur tranquillité ou leurs intérêts. Lorsqu’une élite cesse de défendre les principes qu’elle prétend incarner, elle cesse d’être une élite pour devenir un simple rouage de l’ordre établi.
La neutralité, dans un contexte où les libertés sont contestées et où un peuple estime voir son existence politique et culturelle menacée, n’est jamais totalement neutre. Le silence, lorsqu’il devient systématique, finit par être perçu comme une forme d’accommodement avec l’injustice. L’histoire juge rarement avec indulgence ceux qui avaient les moyens de parler et qui ont choisi de se taire.
Le plus inquiétant est peut-être cette déconnexion croissante entre les réalités vécues dans les villages, les familles et les rues de Kabylie, et les discours aseptisés d’une intelligentsia installée dans une prudence permanente. À force de vouloir ne froisser personne, une partie des élites finit par abandonner ceux dont elle est censée porter les aspirations.
Les peuples pardonnent parfois leurs adversaires. Ils pardonnent plus difficilement l’abandon des leurs. Car la blessure infligée par le silence de ceux en qui l’on avait placé sa confiance est souvent plus profonde que celle causée par l’adversité.
Une élite ne se définit ni par ses diplômes, ni par son prestige, ni par sa position sociale. Elle se définit par sa capacité à assumer ses responsabilités lorsque l’histoire l’appelle. Aujourd’hui, la Kabylie n’a pas seulement besoin de voix savantes ; elle a besoin de consciences courageuses.
Si le pouvoir peut imposer la peur, il ne peut imposer le silence qu’avec le consentement de ceux qui renoncent à parler. Et c’est peut-être là que réside le drame le plus profond : lorsqu’un peuple se retrouve privé non seulement de ses libertés, mais aussi de la voix de ses propres élites. Ceux qui auront choisi le silence devront un jour répondre à une question simple, implacable et sans échappatoire : qu’avez-vous fait lorsque votre peuple avait besoin de votre voix ?
Jugurtha Aqvayli
