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Sarya Nurcan Kaya : l’art comme refuge féminin et artistique
Photo: Barış Balseçer- Rouen, 2025.
Rouen – Sarya Nurcan Kaya est une artiste kurde dont l’œuvre mêle sculpture, installations, vidéo-performance et archives. Sarya Nurcan Kaya, en qualité de femme kurde et d’artiste, a souvent été perçue comme une menace, ses travaux ont été censurés, son nom a été effacé des expositions d’art en raison de son identité kurde ; en 2021, s’éloignant d’un milieu dominé par la mentalité patriarcale, elle a émigré en France. L’artiste souligne que l’oppression, l’assimilation et la marginalisation se banalisent encore plus ces derniers temps. Sarya Nurcan Kaya a représenté dans ses oeuvres la destruction qui a eu lieu en beaucoup d’endroits lors de la résistance qui a commencé dans de nombreuses régions kurdes de Turquie entre 2015 et 2016, en particulier Sur/Diyarbakır (Amed), et a traité ce sujet dans sa thèse. Elle a rencontré de nombreux problèmes après tout cela. La plupart de ses œuvres sont restées en Turquie. L’artiste, également archiviste, déclare que l’intégralité de sa collection d’archives est restée en Turquie et ouvre les portes de ses archives nouvellement créées.
Interview : l’art de Sarya Nurcan Kaya entre souvenirs et engagement
Quelles sont les sources d’inspiration au cœur de votre art, et comment aimez-vous les exprimer dans votre parcours ?
Sarya Nurcan Kaya : Mes oeuvres partent en général d’une expérience personnelle ou d’une trace laissée dans ma mémoire d’enfant. Cependant, ces souvenirs personnels évoluent avec le temps pour toucher des sujets plus larges, des questions de société. Mes travaux sont surtout construits sur des thématiques telles que l’oubli, le souvenir, les faits tombés dans l’ombre, l’identité et la migration. J’interroge ces concepts, tant sur le plan personnel que sur le plan collectif. Chaque oeuvre donne à voir des faits invisibles, effacés, dont on a anéanti les traces. Ces derniers temps, je me concentre en particulier sur la quête d’identité des femmes immigrées. Mon traitement de ces sujets reflète la façon dont j’existe individuellement, dont je touche à l’histoire des autres et dont je l’offre au regard du spectateur.
Vous vous êtes installée en France, depuis 2021. L’exil, comme pour beaucoup, fut un choix imposé par les situations difficiles de votre pays natal. Réussissez vous à vous reconstruire à travers cet exil pour envisager, plus sereinement, la réalisation de vos projets ?
Comme beaucoup d’artistes, je me trouve loin de la région du monde où je suis née. En fait, le mot « pays lointain » n’est pas si loin de nous. Nous avons une histoire pleine d’exilés. Nous avons été exilés du Kurdistan vers l’ouest de la Turquie il y a des siècles. Depuis des siècles, mes ancêtres ne se sont pas assimilés, ils nous ont légué notre culture et notre langue. De même que mes ancêtres ont existé par cette culture, cette langue et leur vie commune, j’ai moi aussi assumé ces rôles et construit l’art comme refuge en tant que femme et artiste. Le processus post immigration a été très difficile pour moi, comme pour beaucoup d’entre nous. Tout est nouveau et étranger. Je peux dire que mes œuvres d’art sont le reflet de cette période et constituent une archive des jours d’attente et d’endurance. Dans ce processus, l’art a été pour moi une guérison au sens existentiel. Parallèlement à ma propre histoire de migration, j’ai été témoin des histoires de femmes en exil, de leur quête d’identité et de leur construction d’une nouvelle vie. Il y a des femmes kurdes qui n’ont pas pu rentrer dans leur pays depuis longtemps, j’ai en partie évoqué leur solitude et leur quête. La guérison commence au moment où nous nous touchons, nous nous sommes mutuellement guéries la plupart du temps. Nous nous sommes réunies non seulement avec des femmes kurdes, mais aussi avec des femmes touchées par la guerre dans différents pays. C’est un fait que la guerre laisse partout de profondes cicatrices. Tandis que certaines subissent de lourdes pertes, d’autres sont jetées à des kilomètres. J’ai écrit mon aventure migratoire dans une lettre. L’art et les mots étaient pour moi un refuge.
The Diary of Normandy – Letters a été écrit pendant et après le processus de migration. Ces lettres abordent des thèmes tels que la mémoire et la transmission de l’héritage familial du passé. Dans celles rédigées après la migration, l’attention se déplace vers l’appartenance et le sentiment d’attachement à un nouveau lieu.
Je suis une femme kurde et une artiste. Malheureusement, ces deux identités (surtout lorsqu’elles s’ajoutent) ont été perçues comme une menace de longues années durant. Mon art a été censuré, mon nom a été retiré de certains programmes d’expositions. Mes oeuvres ont été parfois invisibilisées, parfois directement ignorées. Tout ce que je produisais avait une valeur non seulement esthétique, mais aussi politique. J’ai quitté la Turquie en 2021 pour m’éloigner de cette atmosphère répressive et de ce milieu artistique patriarcal. Les politiques de répression, d’assimilation et de stigmatisation qui se banalisaient de plus en plus avaient réduit mon champ d’action, non seulement en tant qu’individu, mais aussi en tant qu’artiste. La plupart de mes oeuvres sont restées là-bas. J’ai pu en prendre une partie avec moi. Maintenant, je prépare une nouvelle exposition dans mon petit atelier à Paris. Ici, je présente mes anciens travaux, qui portent la marque du passé, tout en continuant mes nouvelles créations. Dans un coin de mon atelier, l’absence de mes archives, que j’avais collectées depuis des années, mais que j’ai dû laisser en Turquie, se fait sentir. Je suis également archiviste : j’aime travailler avec des documents, des photos, des objets. C’est pour cela qu’ici, j’ai commencé de zéro à constituer une collection d’archives. Ce nouveau fonds, même s’il ne remplace pas l’ancien, est pour moi la fondation d’une nouvelle page de mémoire.
En raison de votre position artistique et de vos convictions politiques, vous avez rencontre certaines difficultés, voire même le censure, en Turquie. Selon vous, quelles en sont les causes profondes ?
Comme on le sait, la Turquie est un lieu multi identitaire et multiculturel. Bien que ce multiculturalisme et cette diversité constituent une grande richesse, ils ont aussi toujours conduit à des problèmes majeurs. La discrimination, la marginalisation, l’indifférence, l’élimination, l’effacement de la mémoire, le massacre et l’exil restent toujours d’actualité. En tant que femme artiste kurde, j’ai plusieurs identités. Être Kurde nous a toujours valu d’être assimilés, niés, marginalisés. Un artiste construit sa démarche artistique avec ses représentations et son imagination. Par conséquent, être une oubliée, bien qu’ayant vu mon existence niée, a entrouvert en moi la porte à la mémoire artistique. On nous a souvent fait ressentir ce que c’était qu’être des artistes kurdes. La famille et le pays dans lesquels nous vivons, ainsi que nos souvenirs individuels, façonnent notre imaginaire. Nos œuvres artistiques reflètent ce que nous sommes et ne peuvent être considérées indépendamment de nous. Si, dans un milieu artistique, l’identité ethnique est mise au premier plan au lieu de l’œuvre, on ne peut pas dire qu’il y ait là d’art ni de liberté d’expression. Mon nom a été retiré de la plupart des expositions ou bien je n’y ai pas été admise. Le plus tragique, c’est que cela se fait à huis clos. Bien entendu, le problème ne se limite pas à la marginalisation. Passer à travers le filtre de la mentalité patriarcale, c’est exactement comme franchir une frontière. C’est en fait comme un rideau qui, en s’ouvrant, procure une visibilité. Ces identités qui sont les miennes ont provoqué en moi des déceptions. Ces déceptions, je les ai eues pour des aventures artistiques, des petites archives et des musées dans lesquels personne ne peut entrer.
Vous abordez aussi dans vos tableaux la question de la place de la femme et vous vous attaquez au patriarcat. Votre art vous a-t-il permis de mieux faire connaître au monde entier la vie de la femme kurde et son combat au quotidien ?
Pour moi, ce processus est indispensable à la création artistique et fait partie de mon imaginaire. D’une certaine manière, ce que je vis s’intègre dans mes œuvres. D’une certaine manière, ce que je vis s’intègre directement dans mes œuvres. Dans mon art, la voix des femmes a toujours été mon guide. Leur espoir et leur résistance ont façonné l’essence et l’âme de mes œuvres. L’une de ces oeuvres est “Giraniya Spî / Weight of Whiteness”. Diverses villes du Kurdistan et de Turquie cherchent des voies de paix au milieu du béton gris d’Ankara afin d’affronter les souffrances du passé et de mettre fin aux pertes actuelles. Dans ce contexte, les mères étendent au sol leur foulard sacré pour assurer une paix durable. Dans le coffre de notre maison est conservé un foulard appartenant à une Mère pour la Paix [les Mères pour la Paix militent pour que la lumière soit faite sur les disparitions forcées] et faisant partie de l’œuvre “Le poids de la blancheur”. Le but est de rappeler encore une fois l’appel à la paix de cette Mère.
Giraniya Spî/ Weight of Whiteness, Fusain sur papier, 35x50cm, 2021, Ankara
Giraniya Spî/ Weight of Whiteness », 100x70cm, Sérigraphie sur papier, 2024
(Première impression 2016)
Giraniya Spî/ Weight of Whiteness », 100x70cm, Sérigrapie sur papier, 2016, Ankara
Giraniya Spî/ Weight of Whiteness », Fusain et acrylique sur papier, 2016-2022, Ankara-Paris
Parallèlement à ma propre aventure migratoire, je me suis concentrée sur les histoires de migration des femmes vivant ici, leur manière de s’accrocher dans la vie et leur quête d’identité. J’ai créé une série intitulée « Journal de Normandie ». Cette série met en lumière ce que j’ai vécu après l’immigration. Bien sûr, je m’intéresse aux archives, je collectionne les objets, les mots, la terre, les instants fragiles et fugaces. Cette aventure de la collection a commencé quand j’étais très petite, assise dans le jardin de notre maison en terre cuite et ramassant des cailloux aux jolies formes. J’ai gardé ces cailloux dans mon corps. Puis, en grandissant, j’ai collectionné ce qui s’efface avec le temps, les vulnérabilités, ceux qui sont partis et ce qui s’efface rapidement.
Sûr 2, Sérigraphie sur mousseline blanche , 100×90 cm, 2017, Ankara
Le point de départ de ce travail a été l’intervention massive du pouvoir dans les espaces publics. Le quartier de Sûr, alors qu’il était en cours de destruction, a été constamment représenté dans les médias par un croquis vu du ciel, montrant combien de lieux étaient détruits à chaque fois. Dans cette oeuvre, j’ai rebrodé sur le tissu avec des fils rouges le croquis de Sûr, vu du ciel. J’ai déformé le dessin brodé sur le tissu en arrachant les fils un par un, comme sur les images de destructions qu’on a gardées en mémoire. Le croquis déformé à la surface du tissu pouvait être pris comme une projection de ces faits qui m’étaient restés en mémoire, je suis alors parvenue au bout de ma recherche. Ainsi, en ravivant de la main d’une femme une mémoire détruite par la main du pouvoir, j’ai aussi tenté de rappeler ce qui a été. En même temps, ces oeuvres étaient une manière de prendre position contre le discours du langage masculin qui veut enfermer les femmes au foyer. Les croquis de « Sûr » ont été réalisés dans cet esprit.
Sûr 3, İnstallation photographique, 2023, Rouen
Ya ku herî nêzîkî min bû, gelekî dûrî min ma, İnstallation- Le détail, 2018-2022, Rouen
Journal de Normandie les moments d’attente Rouen. Photo: Barış Balseçer
Journal de Normandie les moments d’attente, 2022-2025, France Detail. Photo: Barış Balseçer
Journal de Normandie les moments d’attente, 2022-2025
Journal de Normandie les moments d’attende, Installation, 24x33cm,
2022-2025, France
Entretien réalisé par Amar BENHAMOUCHE
