Quand la mémoire kabyle devient arme politique

Quand la mémoire de Lounès Matoub, la tombe de Slimane Azem et l’indignation légitime de Malika Domrane sont instrumentalisées pour attaquer le MAK. Par Karim ACHAB.

Le contexte

Un employé sans papiers de la Mosquée de Paris, répondant aux initiales GB, organise un gala « en hommage » à Lounès Matoub au nom d’une boîte de production qu’il a lui-même créée, GB Event. Son nom est affiché comme sponsor du gala Ghilas 360, mis en évidence sur l’affiche et colorié aux couleurs algériennes. Fait notable : le drapeau amazigh y est totalement absent, tout comme toute référence explicite à la Kabylie ou aux symboles identitaires amazighs — en rupture flagrante avec la tradition de ce type d’événement. Ce choix n’est pas anodin : il répond aux instructions du régime algérien en vu d’effacer toute référence à la Kabylie et au combat amazigh, tout en détournant les Kabyles des vrais hommages à Lounès et de son combat. Dans la salle, lors du gala, la présence du drapeau amazigh est quasi inexistante : un seul petit drapeau, agité timidement par un spectateur. Habituellement, les galas en hommage à Lounès Matoub sont littéralement inondés de drapeaux kabyles et amazighs. À l’inverse, le drapeau algérien était omniprésent, brandi de manière ostentatoire, voire provocatrice, notamment par Baaziz.

Autre fait grave : Nadia Matoub, dépositaire légitime de la mémoire authentique de Lounès Matoub, n’a été ni informée ni conviée. Quant aux artistes invités, ils sont, au pire, des victimes d’une manipulation, au mieux, des innocents. Malika Domrane, pour sa part, avait décliné l’invitation, invoquant des raisons personnelles. Il est difficile de ne pas voir dans cet épisode une récupération de la mémoire de Matoub, orchestrée par un individu cherchant à prouver au régime algérien sa capacité à jouer le rôle de l’idiot utile, tout en actant une rupture avec le rôle historique du chanteur kabyle, jadis porteur du combat identitaire amazigh et kabyle.

La polémique

Deux militants indépendantistes, non affiliés au MAK, ont exprimé leur indignation face à la participation de certains chanteurs kabyles à ce gala présenté comme un hommage à Lounès Matoub. L’un d’eux a d’ailleurs affirmé à plusieurs reprises, lors de lives, avoir quitté le MAK afin d’exercer librement sa parole, tout en revendiquant son statut d’indépendantiste, en arborant, notamment, le drapeau kabyle. Leur indignation, bien que compréhensible sur le fond, a été exprimée de manière maladroite, excessive et condamnable. La vidéo diffusée est truffée d’insultes et de propos grossiers à l’adresse de tous les chanteurs participants, sans aucune exception. De tels propos vont à l’encontre des valeurs kabyles et trahissent une confusion regrettable entre convictions politiques, ressentiment personnel et invectives indignes. L’auteur principal reconnaît d’ailleurs la nature ordurière de son langage, qu’il revendique au nom de la liberté d’expression et comme outil de représailles contre ce qu’il considère comme des « traîtres » à la cause kabyle. Il agit à visage découvert, réside en France, et n’a jamais cherché à se dissimuler : les personnes estimant être diffamées disposent donc de recours légaux devant la justice française.

Le lieu du live : la tombe de Slimane AZEM à Moissac

Les deux individus ont affirmé que leur déplacement à Moissac, sur la tombe de Slimane Azem, avait été décidé indépendamment du gala. Ils soutiennent avoir appris en cours de route l’existence de cet événement et la participation des chanteurs concernés. Il n’en demeure pas moins que le fait de proférer des insultes depuis la tombe de Slimane Azem constitue en soi un outrage grave. Le neveu de l’artiste, Bruno Azem, a légitimement condamné cette instrumentalisation indigne d’un lieu de mémoire, via sa page Facebook. REACTIONS DE MALIKA DOMRANE ET DE BRUNO AZEM Malika Domrane et Bruno Azem ont tous deux réagi publiquement, avec une grande sagesse, un ton mesuré mais ferme. Il convient de rappeler une fois encore que Malika Domrane n’a pas participé au gala. Leurs prises de position ont dénoncé les propos incriminés sans jamais généraliser, ni impliquer le MAK, l’ANAVAD ou leurs militants. Cette attitude responsable, empreinte de retenue et de discernement, les honore pleinement.

Distinguer la dénonciation légitime de l’exploitation opportuniste

De nombreux Kabyles ont exprimé un soutien sincère à Malika Domrane et à Bruno Azem. Rien de plus naturel : la solidarité est au cœur des valeurs kabyles. Au-delà de cette indignation légitime, la justice française demeure l’instance compétente pour trancher les éventuels préjudices. Mais c’était sans compter sur les charognards qui s’acharnent contre le combat indépendantiste kabyle, qui ont vu dans cette affaire une opportunité politique. Pour certains, il s’agit d’honorer des engagements vis-à-vis des services algériens ; pour d’autres, de lancer des appels d’offres déguisés afin d’endosser le rôle d’idiot utile du régime. Ainsi s’est déclenchée une campagne de salissage méthodique contre le MAK et l’ANAVAD : une cabale marquée par des appels explicites ou implicites au lynchage de militants, de membres de l’ANAVAD et du MAK, et de leur président, Ferhat Mehenni. Parmi les instigateurs figurent des individus ayant publiquement prêté allégeance à Tebboune et aux services secrets algériens. On note aussi des « notables », tel ce petit pion qui se voit grand, et qui aspire à prendre le contrôle d’un parti politique kabyle pour le mettre au service d’un clan du régime, à l’image de ce qui a été fait avec le FFS. Ces imposteurs reprennent à leur compte l’accusation infamante de « terrorisme » attribuée au MAK par le régime algérien — une accusation ayant conduit à l’incarcération arbitraire de centaines de Kabyles, à des condamnations iniques, dont certaines à mort ou à perpétuité, dans un contexte de violations massives des droits humains. Fait révélateur : ces mêmes donneurs de leçons sont restés silencieux face au sort des 634 Kabyles actuellement détenus dans les prisons algériennes pour le seul « délit » d’être kabyles. Parmi eux/elles, des femmes comme Mira Moknache et Wafia Tidjani, emprisonnées non pour leurs actes, mais pour leur identité. Pour ces opportunistes serviles, le simple fait que les deux individus incriminés aient arboré un drapeau kabyle a suffi à aiguiser leurs couteaux contre le MAK et l’ANAVAD — les seules organisations qui portent, avec constance, la cause des Kabyles dignes. Il ne s’agit plus que de la mauvaise foi, mais bien au-delà: il s’agit bien d’opportunisme cynique et d’imposture morale.

Communiqué commun du MAK et de l’ANAVAD

Parce que les deux individus mis en cause arboraient le drapeau kabyle, le MAK et l’ANAVAD ont jugé nécessaire de s’exprimer rapidement par un communiqué officiel commun, publié immédiatement après la réaction de Malika Domrane. Ce communiqué condamne sans ambiguïté les propos tenus, tout en dénonçant les tentatives d’exploitation malveillante visant à salir les deux organisations. S’attaquer au MAK et à l’ANAVAD sous couvert de morale ou de solidarité relève d’une manœuvre aussi grossière que malhonnête. La virulence des réactions anti-MAK à la suite de ce communiqué démontre une chose : il a touché juste.

CONCLUSION Le MAK et l’ANAVAD continueront de condamner toute dérive verbale ou comportement indigne, d’où qu’elle vienne, tout en refusant fermement que ces écarts servent de prétexte à une entreprise de liquidation politique. La dignité kabyle ne se négocie pas, ne se monnaye pas et ne se détourne pas au profit d’intérêts étrangers à notre combat. L’histoire retiendra qui a défendu la Kabylie, et qui s’est contenté d’exploiter ses blessures.

Karim Achab

Yufitran
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