Le Point et la Kabylie : entre fantasmes orientalistes et instrumentalisation politique

Un peuple qualifié, mais une parole instrumentalisée : le dossier du Point consacre enfin les Kabyles comme peuple, mais en sélectionnant les voix proches du pouvoir et en habillant la couverture d’un imaginaire orientaliste, il interroge sur les véritables intentions médiatiques.

La « Une » qui fait date, une reconnaissance qui dérange

Il faut le dire sans détour : voir en couverture d’un grand hebdomadaire français le titre « Les Kabyles, un peuple debout » est un moment politique en soi. Ce n’est pas rien. En consacrant les Kabyles comme un peuple, Le Point participe à ancrer dans l’opinion publique française – et au-delà – une idée longtemps étouffée par la diplomatie algérienne et ses relais : celle du droit à l’autodétermination du peuple kabyle.

Ce titre consacre un combat. Il arrache à l’invisibilité un peuple dont l’existence même a été niée, méprisée, et souvent folklorisée. Il rappelle aussi à la France qu’elle côtoie ce peuple chaque jour, sans le voir vraiment. Cette affirmation simple a un impact supérieur à n’importe quel manifeste : elle inscrit les Kabyles dans le champ du droit international, celui des peuples à disposer d’eux-mêmes.

Une mise en scène orientaliste et ambivalente

Mais cette avancée en cache une autre : le choix de la couverture – un portrait d’inspiration orientalisante – et la sélection des intervenants interrogent.

Pourquoi ne pas avoir donné la parole à Ferhat Mehenni, président du MAK, fondateur du combat pour l’indépendance de la Kabylie et artisan de sa visibilité internationale ? Pourquoi avoir préféré des journalistes ou personnalités plus connues pour leur proximité ambiguë avec le pouvoir algérien, Kamel Daoud, intellectuel souvent oscillant entre provocation et confusion idéologique, et Said Sadi, ancien leader du RCD, aujourd’hui jugé par beaucoup comme un élément de diversion au sein de la cause kabyle ?

On assiste ici à une curieuse stratégie éditoriale : promouvoir une cause tout en la dévitalisant. Donner une tribune, mais à ceux qui brouillent ou neutralisent le message. Reconnaître un peuple, mais à travers des figures peu représentatives. Cette tactique, bien connue des régimes autoritaires, semble désormais avoir gagné une certaine presse française, qui recycle un regard colonial et paternaliste, plutôt que de se faire l’écho d’une parole politique assumée.

Le piège du storytelling à la française

Ce type de traitement n’est pas inédit. Il s’inscrit dans une logique française de domestication des luttes non alignées. La Kabylie est reconnue, mais uniquement si elle rentre dans un récit acceptable pour Paris : ni trop radicale, ni trop dérangeante pour les intérêts géostratégiques franco-algériens.

La parole kabyle est alors « encadrée », orientée, parfois caricaturée, pour ne pas bousculer les équilibres. Cela permet à certains médias de faire illusion : parler de la Kabylie, oui, mais à condition de la représenter comme une identité figée, algérianisée, presque folklorique, ou comme un groupe ethno-culturel sans projet politique clair. Le danger ici est de faire de la Kabylie un objet d’étude ou de compassion, jamais un sujet politique autonome.

Le casting recyclé des « bons Kabyles »

On le connaît par cœur, ce casting de confort que certains médias français ressortent chaque fois qu’il s’agit de « parler Kabylie » ou de s’acheter une bonne conscience postcoloniale.

On y retrouve entre autre Isabelle, Adjani, Zinédine Zidane, Daniel Prevost, Jacques Villeret.

Ce que l’on célèbre ici, ce n’est pas la Kabylie en tant que sujet politique, mais des trajectoires de réussite individuelles soigneusement déconnectées de toute revendication collective. L’identité kabyle est réduite à une origine décorative, un exotisme discret, parfois même un simple folklore.

Ce que ces figures incarnent, c’est le Kabyle « acceptable », « intégré », « réussi » selon les normes françaises. Celui qui brille sans déranger, qui chante mais ne revendique pas, qui incarne une mémoire mais pas une lutte.

Une victoire malgré tout, à consolider par l’action

Malgré tout, cette Une reste une victoire symbolique. Dans une époque où le poids de l’image prime sur la complexité des textes, ce sont ces mots – un peuple debout – que retiendront des milliers de lecteurs. Et c’est bien cela qui inquiète les tenants de l’Algérie arabo-islamique, ceux-là mêmes qui, en sabotant leur propre pays, veulent étouffer toute émergence alternative.

Cette reconnaissance ne doit donc pas être rejetée, mais réappropriée. Il appartient désormais aux acteurs du mouvement indépendantiste kabyle, aux intellectuels, aux artistes, à la diaspora, de s’emparer de cette brèche pour réaffirmer leur projet politique, culturel et institutionnel. Sans naïveté vis-à-vis des intentions médiatiques, mais avec lucidité et détermination.

Ni gratitude aveugle, ni rejet instinctif

Le traitement médiatique de la Kabylie par Le Point est à la fois une avancée stratégique et un signal d’alarme. Il révèle à quel point la cause kabyle dérange, mais aussi à quel point elle peut être instrumentalisée. Il nous faut rester vigilants : ne pas tomber dans le piège de la reconnaissance piégée, mais aussi ne pas laisser passer l’opportunité de faire entendre notre voix.

La Kabylie n’est pas un décor orientaliste ni un mythe républicain. C’est un peuple politique, conscient, mobilisé, qui réclame ce que tout peuple digne exige : le droit de décider pour lui-même.

Stéphane MÉRABET ARRAMI, Kabyle.com

lepoint aout 2025 les kabyles un peuple debout Kabyle.com

Réactions à chaud du web

« En quelques mots, ce dossier semble avoir été conçu dans le but de casser ou au moins fragiliser le Mouvement pour l’Autodétermination de la Kabylie, qui bénéficie d’une visibilité et d’un soutien croissants dans les milieux médiatiques et politiques français.

J’espère sincèrement que les Kabyles sauront dépasser les apparences et lire entre les lignes, pour ne pas tomber dans le piège du narcissisme exacerbé (« Leqbayel el ahrar », « Vive ntouma »… et autres slogans creux) dans lequel ce dossier, Daoud, Vutlufa ….and co, cherchent à nous enfermer, pour mieux nous maintenir dans le statu quo algéro-algérien.

À mon sens, nous devrions nous en tenir à la juste estime de soi que peuvent nous inspirer et procurer certains passages : ceux qui mettent en lumière le talent, la culture, l’histoire et l’ambition des Kabyles…..Autant d’atouts pour construire une nation kabyle digne de ce nom.

Vive la Kabylie libre et indépendante » En quelques mots, ce dossier semble avoir été conçu dans le but de casser ou au moins fragiliser le Mouvement pour l’Autodétermination de la Kabylie, qui bénéficie d’une visibilité et d’un soutien croissants dans les milieux médiatiques et politiques français.

J’espère sincèrement que les Kabyles sauront dépasser les apparences et lire entre les lignes, pour ne pas tomber dans le piège du narcissisme exacerbé (« Leqbayel el ahrar », « Vive ntouma »… et autres slogans creux) dans lequel ce dossier, Daoud, Vutlufa ….and co, cherchent à nous enfermer, pour mieux nous maintenir dans le statu quo algéro-algérien.

À mon sens, nous devrions nous en tenir à la juste estime de soi que peuvent nous inspirer et procurer certains passages : ceux qui mettent en lumière le talent, la culture, l’histoire et l’ambition des Kabyles…..Autant d’atouts pour construire une nation kabyle digne de ce nom.

Vive la Kabylie libre et indépendante » Yelli-s Idurar

« Depuis hier, la toile bouillonne entre ceux qui cultivent la haine de soi et des anti-kabylisme primaires. Pour cause une simple Une d’un magazine ! Ce bouillonnement revient au galop à chaque fois que les Kabyles ont droit à la marge et de surcroît quand le mot Peuple Kabyle est mentionné, celui-ci devient vite une catastrophe, un incendie géant qu’il faut éteindre !

Ce tintamarre qui dure depuis hier et tout simplement le magazine Le Point a fait sa Une en parlant de Peuple Kabyle et surtout debout, et comme le malheur ne vient jamais seul, cette Une est signée par Kamel Daoud. Voilà la catastrophe ; et qu’il faut s’armer vite d’invectives sans attendre l’ordre du maître, puisque c’est du kabyle qu’il s’agit ! C’est très grave, puisque le Kabyle ne doit pas quitter sa place de dominé. De ce fait, l’attaque doit être cinglante!

C’est insupportable quand ça vient de lettrés et d’analystes. Ces attaques proviennent généralement de Kabyles alignés à l’idéologie arabo-musulmane ou frelatés.

Ma réponse est simple, vive le peuple kabyle et tous les Berbères en général. Et que les gauchistes offusqués par cette Une, je leur dirai que Le Nouvel Obs, Libération et Le Monde diplomatique… reviennent la semaine prochaine avec un dossier plus pertinent que Le Point, sinon votre haine du kabyle ne peut rien freiner, car la marche libératrice est enclenchée. » Farid Medghacen

Stéphane Mérabet Arrami
Stéphane Mérabet Arrami
Articles: 62

Un commentaire

  1. Merci Stephane. En Asie, c’est a travers la Presse Francophone que j’essaye de suivre ce qui se passe labas – qui se resume a kabyle.com. Le reste rien n’est que zlabia.

Les commentaires sont fermés.