5 juillet : les Kabyles ne peuvent attendre leur libération d’un État qui les nie


Nos aïeux ne sont pas morts pour qu’une poignée de dirigeants confisque et dénature leur rêve. Ils se sont battus pour libérer leur terre, croyant en une Algérie libre, algérienne et démocratique, respectueuse de toutes ses composantes.
Aujourd’hui, cette Algérie officielle renie les droits des Amazighs et brandit un drapeau, ainsi qu’une Constitution, qui ne représentent plus les peuples qui la composent, et encore moins la Kabylie.

Cette date du 5 juillet, que nos grands-parents avaient élevée au rang de symbole de liberté et de dignité, peut redevenir une date forte, porteuse d’espoir, si le pays retrouve ses valeurs d’origine : la laïcité, la justice sociale et le respect des identités, comme l’étaient nos ancêtres d’avant les dogmes importés, comme l’étaient nos résistants et nos poètes kabyles.

Ouramdane Khacer, figure de l’Académie Berbère et militant infatigable de la cause amazighe, rend hommage à toutes les familles combattantes, à commencer par la sienne : Kedache Ali, Kamel Fatima, et tant d’autres qui, par le sang et les larmes, ont écrit l’histoire de la Kabylie et des Amazighs. Ce récit a trop souvent été confisqué, réécrit par la France coloniale et les régimes arabo-nationalistes.

Hommage à ma famille – 5 JUILLET, Jour de mémoire et de fidélité

« Gloire à nos martyrs. Hommage à mon oncle Kedache Ali et à ma grand-mère Kamel Fatima, tombés au champ d’honneur. »

Le 5 juillet, jour d’indépendance, est pour moi un rappel douloureux mais nécessaire de l’histoire vécue par ma famille et tant d’autres. Je rends hommage à ceux et celles qui ont résisté, combattu, souffert, et sacrifié leur vie pour une Algérie libre.

Kedache Ali, mon oncle maternel, fut l’un des premiers responsables de la résistance dans notre village. Craint des militaires français, ces derniers peignaient son nom en lettres noires sur les murs :

« Kedache Ali est un assassin. Kedache Ali est un terroriste. Kedache Ali sera tué. »

Les descentes nocturnes, les portes enfoncées par les soldats français à la recherche de mon oncle, tout cela, je l’ai vécu enfant, les yeux grands ouverts sur la violence coloniale.

Ma mère, Ghenima At Alandlouss, plus connue sous le nom de Yemma Hadja, fut une femme de cœur, de courage et de poésie. Résistante elle aussi, elle ravitaillait les maquisards, préparait avec ma grand mère les repas dans la ferme du moulin à huile de Vava Mou, transmettait des informations, et composait de magnifiques poèmes à la gloire de la liberté, à la mémoire de ses proches tombés, et pour ses enfants.

Ma grand-mère, Kamel Fatima, a été arrêtée, torturée pendant trois jours, puis fusillée le 26 mars 1957. Ma mère a assisté à son exécution à quelques mètres seulement… Un choc terrible, qui marqua à jamais sa santé mentale.

Mon père, Khacer Boukhalfa, ouvrier en région parisienne, syndicaliste CGT de tendance communiste, cotisait à la Fédération de France du FLN. Mon frère Amokrane, quant à lui, fut responsable de groupe à Roubaix. Cette fédération devint après l’indépendance une « Amicale » d’État, organe de surveillance politique. Je l’ai combattue, avec la création de la Direction du Nord de l’Académie Berbère.

La guerre m’a laissé des blessures invisibles. À 9 ans, j’ai vu le corps ensanglanté de ma grand-mère. J’ai grandi entre les chants de ma mère et le bruit des bottes.

Mais cette douleur m’a forgé. Dans le sillage de ma famille résistante, j’ai continué le combat pour la liberté, la justice, la mémoire, et la reconnaissance de notre identité amazighe.

Amazighs d’Afrique du Nord, des Îles Canaries, qu’ils soient darijophones ou amazighophones, nous sommes un seul peuple. Ne tombons pas dans le piège de la division. Nous sommes tous des Amazighs.

Le 5 juillet n’est pas seulement une date. C’est une mémoire, un flambeau, un cri de dignité.

Honneur à ma mère, à mon père, à ma famille résistante, à tous les martyrs et à ce peuple qui n’a jamais cessé de lutter.

ⵣ Azul fell-awen !

Mohand Ouramdane KHACER

ouramdane khacer Kabyle.com

La rédaction de Kabyle.com ne peut ignorer le paradoxe fondamental que pose aujourd’hui le positionnement respectable de M. Ouramdane Khacer : comment défendre la cause amazighe sous un drapeau et au sein d’un cadre étatique qui nient l’identité même des Amazighs ?

Kabyle.com est un espace d’expression libre, ouvert à la pluralité des voix qui traversent la société kabyle et amazighe. À ce titre, nous publions cette tribune d’Ouramdane Khacer, militant amazigh et ancien cadre de l’Académie Berbère, qui revendique son attachement à une Algérie démocratique et plurielle.

L’affichage du drapeau algérien, symbole d’un pouvoir centralisateur et arabo-islamiste, questionne profondément la cohérence d’une lutte amazigh (berbère) émancipatrice.

Kabyle.com ouvre ce débat sans détour, fidèle à son engagement pour une réflexion critique, lucide et sans concessions sur notre histoire et notre avenir.

Le piège de trahison ancestrale pour les Kabyles

Évoquer cette époque, arborer le drapeau algérien sans en questionner les trahisons présente un risque majeur : celui d’effacer les véritables résistants kabyles et amazighs, qui ont été pour la plupart éliminés, liquidés physiquement ou condamnés à l’exil.

Aujourd’hui encore, quand les Kabyles brandissent le drapeau algérien sur les réseaux sociaux ou dans la rue, les Français et d’autres peuples continuent de nous percevoir comme des « Algériens », ignorant notre histoire propre, notre culture, notre combat pour exister en tant qu’Amazighs libres.

Un véritable travail de mémoire est plus que jamais nécessaire pour sortir de ce récit national faussé, écrit à la gloire de quelques-uns et au mépris de tout un peuple. Ce travail doit redonner aux Amazighs et à la Kabylie leur juste place dans l’histoire et dans l’avenir.

Redonner au 5 juillet son vrai sens : de la fête de propagande d’État à la mémoire des peuples oubliés

Alors que le pouvoir algérien continue de célébrer le 5 juillet comme une victoire exclusive du FLN, occultant la diversité des résistances populaires, une voix s’élève depuis la Kabylie et d’autres régions amazighes pour réclamer une relecture plus juste et inclusive de cette date historique.

Car le 5 juillet 1962, si elle marque la fin de la présence coloniale française, ne signifie pas pour autant la libération des peuples du pays inventé par la France, l’Algérie, dans leur pluralité, ni même du peuple kabyle. Très vite, le rêve d’une Algérie démocratique et plurielle s’est heurté à la confiscation du pouvoir par une élite militaro-politique, réduisant au silence les Amazighs, dont de nombreux résistants furent assassinés, écartés ou contraints à l’exil.

Changer le nom, changer le sens

Pour de nombreux militants kabyles, il est temps de sortir le 5 juillet de la célébration officielle du régime. Pourquoi ne pas lui donner un autre nom ?

Certains évoquent :

  • Ass n Wessu n Tlaq (ⴰⵙ ⵏ ⵡⴻⵙⵙⵓ ⵏ ⵜⵍⴰⵇ) Jour du Vol de la Victoire
  • Ass n Yefka Abrid (ⴰⵙ ⵏ ⵢⴻⴼⴽⴰ ⴰⴱⵔⵉⴷ) — Jour où le chemin a été détourné
  • Ass n Tkemcet (ⴰⵙ ⵏ ⵜⴽⴻⵎⵙⴻⵜ) — Jour de la Trahison
  • Ass n Tagrawla n Fransa (ⴰⵙ ⵏ ⵜⴰⴳⵔⴰⵡⵍⴰ ⵏ ⴼⵔⴰⵏⵙⴰ)Jour de la fin de l’occupation française
  • Ass n Tagrest n Fransa (ⴰⵙ ⵏ ⵜⴰⴳⵔⴻⵙⵜ ⵏ ⴼⵔⴰⵏⵙⴰ)Jour de la fin du colonialisme français
  • Ass n Tlelli Seg Fransa (ⴰⵙ ⵏ ⵜⵍⴻⵍⵍⵉ ⵙⴻⴳ ⴼⵔⴰⵏⵙⴰ)Jour de la libération de la France
  • Ass n Yessir Asirem (ⴰⵙ ⵏ ⵢⴻⵙⵉⵔ ⴰⵙⵉⵔⵎ) — Jour de l’Espoir trahi
  • Ass n Ttuffa (ⴰⵙ ⵏ ⵜⵜⵓⴼⴰ) — Jour de la Confiscation
  • Ass n Ibrid Ur Yettwasfen (ⴰⵙ ⵏ ⵉⴱⵔⵉⴷ ⵓⵔ ⵢⴻⵜⵜⵡⴰⵙⴼⴻⵏ) — Jour du Chemin inachevé
  • Ass n Igerrmen (ⴰⵙ ⵏ ⵉⴳⴻⵔⵎⴻⵏ) — Jour des usurpateurs

Un changement symbolique fort pour rappeler que cette date appartient à tous ceux qui ont combattu, et non à un parti ou à une idéologie.

« Ce n’est pas notre fête nationale », tranche un militant kabyle

Le 5 juillet n’est pas une date kabyle, mais celle de nos grands-parents, souvent aveuglés ou contraints par le FLN et ses illusions d’une Algérie libre et démocratique. Une Algérie qui, une fois indépendante, a rapidement tourné le dos aux Amazighs et à la Kabylie.

Notre véritable fête nationale est le 14 juin, jour de la Marche historique de 2001 pour les droits et la reconnaissance du peuple kabyle. C’est cette date qui symbolise notre lutte contemporaine pour la liberté, l’identité et l’autodétermination.

Il n’est plus question de libérer l’Algérie une seconde fois. L’urgence est ailleurs : libérer d’abord la Kabylie, arrachée à un État qui la nie, la marginalise et la réprime.

Le 5 juillet peut rester dans les livres d’histoire algérienne, mais la Kabylie, elle, a son propre calendrier de luttes et de victoires.

Questionner les symboles officiels, le drapeau à consonance islamique du drapeau algérien

Autre revendication majeure : la révision des symboles étatiques. Le drapeau algérien actuel, hérité des courants arabo-nationalistes et islamistes, ne représente plus les Kabyles ni l’ensemble des Amazighs. Beaucoup proposent de brandir le drapeau amazigh (ⵣ) à côté, voire à la place du drapeau officiel, pour signifier cette aspiration à une Algérie inclusive et plurielle.

Pour un 5 juillet populaire et laïque

Au-delà des symboles, l’enjeu est politique et culturel : faire du 5 juillet non pas une célébration du pouvoir mais une journée d’éducation populaire, de transmission historique et de revendication démocratique. Une date pour rappeler que nos ancêtres, souvent laïques dans leur vision du vivre-ensemble, rêvaient d’une république libérée des dogmes importés.

Sortir du récit officiel : un travail de mémoire urgent

Enfin, les militants kabyles insistent sur l’urgence d’un travail historique rigoureux pour sortir du récit tronqué véhiculé depuis 1962. Tant que la guerre de libération restera racontée comme l’œuvre unique du FLN, les résistances kabyles, amazighes, socialistes ou communistes resteront dans l’ombre.

Tant que les réseaux sociaux montreront des Kabyles brandissant le drapeau officiel sans explication, les Français comme les étrangers continueront de nous percevoir uniquement comme des « Algériens », ignorant notre histoire propre, nos souffrances et notre quête de reconnaissance.

Le 5 juillet ne doit plus être le monopole du régime. Il peut redevenir un cri de liberté porté par tous ceux qui, hier comme aujourd’hui, refusent la soumission.

Pour les Kabyles, le 5 juillet n’est pas un jour de fête. C’est une mémoire doublement douloureuse : celle des souffrances endurées sous la colonisation française, mais aussi celle des trahisons subies après l’indépendance, quand l’État algérien, aux mains du FLN, a marginalisé et réprimé les peuples amazighs.

Alors que les dirigeants du FLN sabrent le champagne en France, célébrant leur victoire dans les salons parisiens, la Kabylie revisite ses martyrs, voit toujours ses militants emprisonnés, et sa culture étouffée.

Le 5 juillet ne peut être une fête kabyle tant que l’Algérie reste sourde aux aspirations légitimes de ses peuples. C’est un jour de mémoire et de lucidité, pas d’illusion et de propagande.

5 juillet : le jour où le colon français est parti, pas celui où le colon arabe a quitté la Kabylie

Le 5 juillet marque la fin officielle de la présence coloniale française en Algérie. Mais pour la Kabylie, cette date ne signifie pas la fin de toutes les dominations. Si le colon français a quitté le pays, le système de domination a simplement changé de visage.

Le pouvoir central algérien, arabo-islamiste dans son idéologie et colonial dans sa pratique, a pris le relais. Langue, culture, identité : tout ce qui ne rentrait pas dans le moule arabo-musulman a été nié, réprimé, marginalisé.

Le 5 juillet est donc une date incomplète pour les Kabyles : c’est un début de libération qui reste inachevé. Tant que la Kabylie ne sera pas libre de choisir son destin, le combat pour la décolonisation ne sera pas terminé.

Rédaction Kabyle.com
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