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Libérer les prisonniers d'opinion Kabyles
France-Kabylie-Algérie : la fausse libération de 1944 et ses fantômes, entre mensonges d’État et oubli colonial
Dans un texte incisif, l’historien Louis Mélennec remet en cause la légitimité du Gouvernement provisoire de la République française (GPRF), né à Alger en 1944 sans consultation populaire. Son analyse, centrée sur la Bretagne, ouvre aussi des perspectives nouvelles pour comprendre l’histoire occultée de la Kabylie et des autres peuples colonisés par la France.
Alors que Paris célébrait sa libération du joug nazi, les Kabyles, eux, restaient prisonniers du joug colonial français. Ni le régime de Vichy, ni de Gaulle et ses partisans n’ont jamais reconnu les droits politiques ou culturels des Kabyles*. Cette exclusion, systématiquement effacée des récits officiels, reste pourtant vivante dans la mémoire collective kabyle.
Aujourd’hui encore, les débats historiques sur la légitimité du GPRF ou sur celle du régime de Vichy ne sont pas des querelles d’érudits. Ils posent une question essentielle et toujours actuelle : comment un pouvoir né sans l’aval du peuple peut-il prétendre incarner la souveraineté populaire ?
Pour les peuples colonisés, comme les Kabyles, cette question est existentielle. Ils n’ont jamais choisi la République française qui les a dominés, pas plus qu’ils n’ont choisi l’État algérien actuel, qui les nie.
L’histoire officielle de la France libre, souvent présentée comme progressiste et humaniste, a passé sous silence les aspirations légitimes des Kabyles, pourtant acteurs majeurs de la résistance contre le nazisme, puis du combat pour la décolonisation.
Et aujourd’hui encore, la France ne soutient pas clairement leur droit à l’autodétermination, paralysée par la peur de froisser Alger et de déstabiliser des relations diplomatiques fragiles.
Ces réflexions trouvent un écho particulier dans le texte qui suit, où Louis Mélennec interroge la légalité même du pouvoir issu de la Libération.
Le Gouvernement provisoire de la république française (GPRF) n’a jamais eu le moindre caractère légal
Selon de Gaulle et ses acolytes, Le régime de Vichy est censé avoir pris fin en août 1944, lors de ce qu’on nomme « la Libération ». Libération de qui ? Par qui ? Des textes ont été publiés à Alger, par des « instances » qui n’ont aucune existence légale.; tous sont nuls et non avenus.
Le Gouvernement provisoire de la République française, venu d’Alger, s’empare de la réalité du pouvoir sur la partie de territoire métropolitain reprise aux Allemands à partir de la fin de l’été 1944. Composé de militaires, de résistants, et d’hommes politiques de tous horizons (communistes, socialistes, radicaux, démocrates chrétiens et droite républicaine), il déclare nulles et non avenues les décisions constitutionnelles du régime de Vichy (ordonnance du 9 août 1944), qu’il affirme avoir été une parenthèse illégale dans le fonctionnement de l’État français. De Gaulle confirme son refus, en sa qualité du titre qu’il s’est attribué, de « président du Gouvernement provisoire de la République française ». Ce qu’il proclame du balcon de l’hôtel de ville de Paris, le 25 août.
De Gaulle : une légitimité contestable
De Gaulle, qui n’a combattu ni pendant, ni après la guerre, et qui n’a pas participé au débarquement, est arrivé en Normandie plusieurs jours après les Américains et les Anglais. Il a refusé d’accéder aux demandes de ceux, dont Georges Bidault, alors président du Conseil national de la Résistance, qui le pressent de « rétablir la République ». Stupeur : il déclare qu’elle n’a jamais cessé d’exister « l’État français » ayant toujours été illégitime :
« La République n’a jamais cessé d’être. La France Libre, la France Combattante, le Comité français de libération nationale, l’ont, tour à tour, incorporée. Vichy fut toujours et demeure nul et non avenu. Moi-même suis le président du Gouvernement de la République. Pourquoi irais-je la proclamer ?»
Insensé, invraisemblable, pire : ridicule. Mais il y a de nombreux complices, dont René Cassin ! Dès 1940, il a aidé de Gaulle dans son entreprise, de vouloir démontrer le caractère inconstitutionnel de l’arrivée au pouvoir du maréchal Pétain, investi à une très forte majorité par l’assemblée nationale, adulé par la quasi totalité de la France, le seul homme providentiel capable de redresser la barre.
Une prise de pouvoir sans fondement démocratique
En 1944, de Gaulle se trouve dans une situation infiniment plus contestable que celle du maréchal en 1940. Lui n’a été élu par personne, que par ses affidés : il s’est emparé du pouvoir, sans aucun embryon de légitimité républicaine.
Le GPRF est reconnu comme tel par les grandes puissances (Royaume-Uni, États-Unis, URSS, Canada) le 23 octobre 1944. Mais cela ne lui confère aucun caractère légal. Ces pays n’ont aucun pouvoir pour dire ce qui est ou non légal en France. En France, le peuple est souverain. Il a seul qualité, par des élections régulières et libres, de désigner ses représentants. La seule procédure légitime, à cette époque, est de convoquer les électeurs, d’élire des représentants, ceux-ci ayant la charge de mettre en place un gouvernement. C’est au maréchal Pétain de le faire, puisqu’il est le chef de l’Etat légitime. Il a d’ailleurs annoncé sa décision de passer aux actes, son projet de constitution est rédigé, il sera soumis au peuple lorsque les Allemands auront été chassés.
Des mensonges traînent encore dans les manuels, dans les sites, dans les blogs, en Bretagne plus qu’ailleurs :
- Il n’est pas vrai que le régime de Vichy n’a pas voté de lois sociales. Jean-Philippe Hesse, bien que résolument non-pétainiste (mon patron de doctorat en droit), a démontré l’important apport du régime du maréchal Pétain, par des lois toujours en vigueur. L’oeuvre législative du gouvernement Pétain est énorme : plus de 1000 lois, dont beaucoup sont encore appliquées !
- Il n’est pas vrai que la sécurité sociale a été créée par de Gaulle et ses « succédanés » : l’importante loi sur les accidents du travail date du 9 Avril 1898 (Louis Mélennec, Traité de la réparation des accidents du travail, préface du doyen Bouzat, secrétaire général de la société internationale de droit pénal). D’autres textes, très nombreux, ont été votés de 1898 à 1944.
- Les magistrats qui ont jugé le maréchal lui avaient tous prêté serment de fidélité au début de la guerre, il a été condamné à mort !
- Le tribunal qui a condamné à mort le maréchal, était composé majoritairement de ses ennemis, dont des communistes.
- L’une des infamies de la « Libération » : le texte qui amputait la Bretagne de Nantes et de la loire Atlantique, imposée par les circonstances, aurait dû être aboli en 1944 : sur décision de Debré et de de Gaulle, cette castration a été maintenue, puis réitérée en 2014, par ceux que l’on sait. Pétain avait décidé de rétablir la Bretagne à la fin de la guerre !!! Il l’aurait probablement fait.
- ETC.
CONCLUSIONS. Il ne fait aucun doute que que le prétendu « gouvernement provisoire de la république française, n’a aucune légitimité. Ses « membres », se sont auto-proclamés. Parmi eux, tous n’ont pas une morale irréprochable, loin s’en faut.
De Gaulle s’est emparé du pouvoir selon des procédés inconstitutionnels et illégaux. Pétain a été reconnu légitime par une écrasante majorité de députés et de sénateurs.
Notre regard kabyle sur cette analyse historique
Cette analyse de Louis Mélennec ne se limite pas à la Bretagne ou à la France métropolitaine. Elle éclaire également les relations troubles entre la France et l’Algérie, et plus largement la question kabyle.
Depuis 1962, le pouvoir algérien instrumentalise habilement ces contradictions françaises. Il joue sur les failles historiques de la République : d’un côté, une France qui veut apparaître comme une puissance démocratique et émancipatrice ; de l’autre, un passé colonial non assumé et une légitimité républicaine née dans des conditions contestées.
Alger s’appuie sur ces contradictions pour :
- réclamer sans cesse repentance et réparations, tout en passant sous silence ses propres crimes (répressions sanglantes contre les Kabyles, dictature militaire, violation des libertés fondamentales),
- refuser toute ingérence française, même quand des citoyens français d’origine kabyle sont arrêtés ou persécutés,
- maintenir son emprise sur les relations économiques et migratoires, sachant que Paris ne veut pas rouvrir les plaies de son histoire coloniale.
Pendant ce temps, les Kabyles paient le prix fort de cette hypocrisie historique, privés de leur droit à disposer d’eux-mêmes, coincés entre un État algérien autoritaire et une France prisonnière de sa culpabilité coloniale et de sa faiblesse diplomatique.
*De Gaulle fit un passage remarqué en Kabylie à Tizi Ouzou en 1943, où il s’adressa aux Kabyles dans un discours destiné à rallier leur soutien contre l’Allemagne nazie. Mais cette main tendue n’était qu’un calcul stratégique : les Kabyles ne reçurent ni statut politique propre, ni reconnaissance culturelle. À aucun moment, de Gaulle ne remit en cause l’ordre colonial français en Kabylie. Comme sous Vichy, leur droit à disposer d’eux-mêmes resta nié.
