Stop à l'humilitation, agissons !
Libérer les prisonniers d'opinion Kabyles
Le kabyle pris en étau : jacobinisme français et unicisme arabe algérien
Le kabyle n’a pas été tué d’un coup. Il a été étouffé lentement, entre deux traditions qui n’ont jamais su quoi faire de la diversité.
Le paradoxe sociolinguistique du kabyle : ce que beaucoup de discours ne veulent pas voir
Lorsqu’on cherche à comprendre pourquoi une partie des Kabyles manifeste un intérêt limité pour sa propre langue, les explications avancées sont généralement d’ordre politique, institutionnel, historique ou éducatif. Ces facteurs existent indéniablement. Cependant, une variable fondamentale demeure souvent sous-estimée, voire occultée : la réalité du 𝗯𝗶𝗹𝗶𝗻𝗴𝘂𝗶𝘀𝗺𝗲 et du 𝗽𝗹𝘂𝗿𝗶𝗹𝗶𝗻𝗴𝘂𝗶𝘀𝗺𝗲.
La plupart des Kabyles évoluent dans un environnement où coexistent le kabyle, le français et, selon les contextes, l’arabe parfois même l’anglais. Cette coexistence linguistique n’est pas neutre. Elle engendre ce que les sociolinguistes nomment une 𝗰𝗼𝗻𝗰𝘂𝗿𝗿𝗲𝗻𝗰𝗲 𝗳𝗼𝗻𝗰𝘁𝗶𝗼𝗻𝗻𝗲𝗹𝗹𝗲 entre les langues.
Dans toute situation de 𝗽𝗹𝘂𝗿𝗶𝗹𝗶𝗻𝗴𝘂𝗶𝘀𝗺𝗲, les langues tendent à se répartir les domaines d’usage : travail, enseignement supérieur, administration, médias, numérique, recherche scientifique, vie familiale ou loisirs. Or, plus une langue occupe des fonctions socialement valorisées, plus elle acquiert du 𝗽𝗿𝗲𝘀𝘁𝗶𝗴𝗲 𝘀𝗼𝗰𝗶𝗼𝗹𝗶𝗻𝗴𝘂𝗶𝘀𝘁𝗶𝗾𝘂𝗲 et devient prioritaire dans les pratiques quotidiennes.
Les sciences du langage montrent depuis longtemps qu’un individu ne choisit pas uniquement une langue parce qu’il l’aime ou parce qu’il s’y identifie affectivement. Il privilégie également celle qui lui paraît la plus utile, la plus efficace ou la plus rentable dans un contexte donné. Ce mécanisme a été observé dans la quasi-totalité des communautés bilingues ou trilingues étudiées à travers le monde.
L’un des phénomènes les plus visibles de cette dynamique est le 𝗰𝗼𝗱𝗲-𝘀𝘄𝗶𝘁𝗰𝗵𝗶𝗻𝗴, c’est-à-dire l’alternance entre plusieurs langues au sein d’une même interaction. Loin d’être une anomalie, ce comportement constitue une stratégie communicationnelle normale. Mais il révèle également les rapports de force qui s’établissent entre les langues présentes dans l’espace social.
Du point de vue de la 𝗽𝗿𝗮𝗴𝗺𝗮𝘁𝗶𝗾𝘂𝗲, chaque choix linguistique produit du sens. Employer une langue plutôt qu’une autre ne consiste pas uniquement à transmettre une information ; c’est aussi afficher une appartenance, un statut, une compétence ou une représentation de soi. Toute langue fréquemment mobilisée finit mécaniquement par occuper davantage l’espace cognitif, symbolique et culturel du locuteur.
C’est précisément là que réside une réalité souvent évacuée du débat. Lorsqu’un individu dispose de plusieurs langues pour lire, écrire, travailler, apprendre, penser ou consommer des contenus numériques, une 𝗵𝗶𝗲́𝗿𝗮𝗿𝗰𝗵𝗶𝘀𝗮𝘁𝗶𝗼𝗻 𝗹𝗶𝗻𝗴𝘂𝗶𝘀𝘁𝗶𝗾𝘂𝗲 s’opère nécessairement. Le temps consacré à une langue est inévitablement du temps qui n’est pas consacré à une autre.
Prétendre que cette réalité n’existe pas relève moins de l’analyse scientifique que d’une forme d’𝗶𝗱𝗲́𝗼𝗹𝗼𝗴𝗶𝘀𝗮𝘁𝗶𝗼𝗻 du débat. Car les mécanismes de concurrence linguistique sont documentés depuis des décennies par la 𝗦𝗼𝗰𝗶𝗼𝗹𝗶𝗻𝗴𝘂𝗶𝘀𝘁𝗶𝗾𝘂𝗲, la 𝗣𝘀𝘆𝗰𝗵𝗼𝗹𝗶𝗻𝗴𝘂𝗶𝘀𝘁𝗶𝗾𝘂𝗲, l’𝗔𝗻𝗮𝗹𝘆𝘀𝗲 𝗱𝘂 𝗱𝗶𝘀𝗰𝗼𝘂𝗿𝘀 et la 𝗣𝗿𝗮𝗴𝗺𝗮𝘁𝗶𝗾𝘂𝗲.
Plus encore, cette tendance à nier ou à minimiser la concurrence entre les langues semble parfois constituer l’héritage inconscient de deux traditions intellectuelles profondément 𝗺𝗼𝗻𝗼𝗹𝗶𝗻𝗴𝘂𝗲𝘀 : d’une part l’𝘂𝗻𝗶𝗰𝗶𝘀𝗺𝗲 𝗮𝗿𝗮𝗯𝗲, qui a longtemps privilégié l’idée d’une langue commune comme fondement de l’unité politique et culturelle ; d’autre part le 𝗷𝗮𝗰𝗼𝗯𝗶𝗻𝗶𝘀𝗺𝗲 𝗳𝗿𝗮𝗻𝗰̧𝗮𝗶𝘀, historiquement fondé sur la centralisation linguistique et la marginalisation des langues régionales au profit d’un idiome unique considéré comme légitime.
Dans ces deux modèles, la diversité linguistique apparaît souvent comme un phénomène secondaire, alors que les sciences du langage montrent précisément l’inverse : les langues coexistent, interagissent, se concurrencent, se renforcent ou s’affaiblissent mutuellement selon les usages sociaux qui en sont faits.
Comprendre la situation du kabyle exige donc de sortir des réflexes idéologiques hérités de ces traditions centralisatrices pour observer les faits tels qu’ils sont. Car avant d’être un objet politique ou identitaire, une langue est avant tout un 𝗳𝗮𝗶𝘁 𝘀𝗼𝗰𝗶𝗮𝗹, 𝗰𝗼𝗴𝗻𝗶𝘁𝗶𝗳, 𝗰𝘂𝗹𝘁𝘂𝗿𝗲𝗹 et 𝗰𝗼𝗺𝗺𝘂𝗻𝗶𝗰𝗮𝘁𝗶𝗼𝗻𝗻𝗲𝗹.
Infine, nous sommes kabylophones et souvent francophones mais parfois arabophones ou même anglophones, ce qui n’empêche pas d’être pleinement kabyle lorsque l’âme kabyle a toute sa place dans nos tripes.
Source : TAKADIMIT TAQVAYLIT
