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Kabylie, otage des flammes et du silence
Pour la cinquième année consécutive, la Kabylie affronte une vague d’incendies de forêt qui ravage ses villages, ses oliveraies et ses massifs boisés. Cette nouvelle saison des feux relance un débat aussi vif que douloureux : simple fatalité climatique aggravée par les canicules à répétition, ou, comme l’affirme le leader indépendantiste Ferhat Mehenni, instrument d’une répression délibérée ? Les deux lectures s’affrontent, sans qu’aucune preuve indépendante ne vienne pour l’instant trancher.
Une centaine de foyers simultanés
Depuis le 16 juillet 2026, la Kabylie ainsi plusieurs wilayas du nord de l’Algérie sont de nouveau touchées par des incendies de forêt, favorisés par une canicule et des vents soutenus. La Direction générale de la Protection civile a recensé plusieurs dizaines de foyers actifs simultanément, mobilisant d’importants moyens terrestres et aériens, dont des bombardiers d’eau AT-802 et des hélicoptères, en particulier autour de Bgayet (Sidi Boudraham, Akfadou, Ouzellaguene, Aokas) et de Tizi Ouzou. La veille, le 12 juillet, une centaine de foyers avaient déjà été dénombrés à l’échelle nationale kabyle, avec des situations critiques à Tizi Ouzou, Bgayet et Tubiret, notamment autour du village d’Aït Helli, dans la daïra de Larbaâ Nath Irathen, encerclé par les flammes.
Ces épisodes s’inscrivent dans une série noire qui touche la région chaque été depuis 2021, année où plus de 90 personnes avaient péri dans les feux les plus meurtriers depuis des décennies. Des bilans lourds ont également été enregistrés en 2022 (37 morts autour d’El Tarf) et en 2023 (au moins 34 morts, notamment à Bgayet). Les autorités algériennes attribuent ces incendies récurrents à la combinaison de vagues de chaleur extrêmes, de vents violents, d’un relief accidenté qui complique l’accès des secours, et d’une végétation méditerranéenne particulièrement inflammable en été.
La déclaration de Ferhat Mehenni
Dans une déclaration diffusée cette semaine, Ferhat Mehenni, président du Mouvement pour l’autodétermination de la Kabylie (MAK) et du gouvernement kabyle en exil (Anavad) qui a proclamé en décembre 2025 à Paris la naissance d’une « République fédérale, laïque et démocratique de Kabylie », affirme que ces incendies ne sont pas accidentels. Selon lui, ils seraient planifiés par le ministère algérien de la Défense et exécutés par ses services, dans le but de punir la Kabylie de son aspiration à l’indépendance.
Il avance que le pouvoir algérien aurait, dès le 16 mai dernier, interdit aux Kabyles l’accès aux massifs forestiers et aux sentiers de montagne, ce qui aurait permis, selon lui, de préparer le terrain à l’aide de capsules incendiaires sans être observé. Il évoque également un changement de méthode : après que des largages aériens suspects eurent été filmés par des habitants les années précédentes, les autorités auraient privilégié cette année des dispositifs plus difficiles à documenter. Il accuse enfin l’État algérien de refuser l’aide internationale proposée par certains pays, et appelle l’Union européenne, ainsi que les organisations écologistes et humanitaires, à intervenir et à qualifier la situation d’écocide.
Une vérité verrouillée par le régime
Ces affirmations, ne peuvent être corroborées par aucune enquête indépendante ni aucun organisme international car aucun média ne peut vérifier sur le terrain l’origine volontaire et étatique des départs de feu évoqués. L’interdiction d’accès aux forêts mentionnée par Ferhat Mehenni existe bien : le régime algérien a interdit l’accès aux forêts et pistes forestières de Kabylie jusqu’au 30 novembre 2026, mesure officiellement justifiée par la prévention des incendies : une justification que le MAK conteste, mais qui reste, en l’état, l’explication donnée par les autorités.
Il faut aussi noter que ce n’est pas la première fois que la question des incendies de 2021 oppose les deux camps sur le terrain judiciaire, mais dans l’autre sens : un mandat d’arrêt international sans fond juridique a été émis par l’Algérie contre Ferhat Mehenni, l’accusant d’avoir planifié, via le MAK classé organisation terroriste par Alger depuis 2021, les incendies meurtriers de cet été là ainsi que le lynchage mortel d’un homme soupçonné d’en être l’auteur. Ferhat Mehenni a toujours rejeté ces accusations, dénonçant lors du procès qui a suivi une « mascarade judiciaire ». Cet antagonisme juridique et politique ancien éclaire la défiance réciproque, mais rend d’autant plus nécessaire la prudence dans l’interprétation des faits par les deux parties.
Des villages et des villes kabyles en cendres
Au-delà de la controverse sur l’origine des feux, une réalité fait consensus : chaque été, des familles kabyles doivent évacuer en urgence, des villages sont menacés, des centaines d’hectares de forêts et d’oliveraies partent en fumée, et des vies sont perdues, y compris parmi les bénévoles mobilisés pour combattre les flammes. Cette année encore, des habitants se sont organisés spontanément pour débroussailler et protéger leurs villages, en complément des moyens engagés par la Protection civile et l’armée.
Quelle que soit l’origine exacte des départs de feu, climatique, accidentelle, criminelle ou, comme l’affirme Ferhat Mehenni, délibérément orchestrée par l’État, la répétition de ces catastrophes pose une question de fond : celle de la prévention, de l’entretien des massifs forestiers, des moyens de lutte disponibles dans une région montagneuse difficile d’accès, et de la transparence des autorités sur les bilans humains et matériels. C’est sur ce terrain, factuel et vérifiable, que la mobilisation citoyenne et internationale peut aujourd’hui s’appuyer avec le plus de solidité.
