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Libérer les prisonniers d'opinion Kabyles
Kabylie 5 – Algérie 0
Ce matin, l’Algérie a perdu 2-0 face à la Nati suisse en Coupe du Monde de la FIFA 2026. Sur le terrain, le score est sec, clair, incontestable. Mais dans le même temps, un autre tableau s’impose, bien plus politique : Kabylie 5 – Algérie 0. Deux défaites, deux terrains, deux réalités, mais une même impression de décalage entre ce que le pays affiche et ce qu’une partie de ses citoyens ressent.
Il faut le dire sans détour : ce titre ne parle pas d’un simple résultat électoral. Il parle d’un rejet ancien, profond, répété. Cinq fois, la Kabylie a envoyé le même message au système : pas une adhésion, pas une confiance, pas une validation. Le score symbolique est lourd, parce qu’il traduit une rupture durable entre la région et l’appareil politique central.
Deux défaites, deux lectures
La défaite contre la Suisse appartient au registre du sport. Elle se mesure en buts, en erreurs, en domination adverse. Elle peut être regrettée, critiquée, analysée, mais elle reste contenue dans le cadre d’un match qui servait le pouvoir en place.
Le 5-0 kabyle, lui, appartient au registre politique. Il ne sanctionne pas une mauvaise passe, mais une relation abîmée avec le pouvoir. Il ne dit pas seulement “on n’a pas voté”. Il dit plus fortement : “on ne croit plus que ce vote change quelque chose”.
C’est là que le parallèle devient fort. Dans le football, une équipe peut être battue parce qu’elle a été moins bonne ce jour-là. En politique, quand une région s’éloigne durablement du scrutin, ce n’est plus une simple contre-performance. C’est un signal de défiance, un verdict sans appel et répétitif sur la crédibilité du système.
Législatives algériennes – Malgré les chiffres communiqués par l’ANIE — 19,18 % au niveau national, 14,98 % à Bgayet et 15,51 % à Tizi Ouzou — la réalité du terrain suggère une abstention bien plus massive que ce que laissent paraître ces statistiques.
2021 comme point de rupture
Les législatives de 2021 restent le repère le plus parlant pour comprendre cette situation. La participation nationale n’avait atteint que 23,03%, avec 5,58 millions de votants sur plus de 24 millions d’inscrits. Ce chiffre, déjà très faible, avait confirmé une crise de confiance profonde.
En Kabylie, le message avait été encore plus net. Dans plusieurs wilayas de la région, la participation était restée extrêmement basse, renforçant l’idée d’un rejet politique plus qu’une simple abstention passive. Le scrutin avait bien produit des sièges, mais pas de consensus. Le FLN était arrivé en tête avec 98 sièges, devant le MSP avec 65 et le RND avec 58, mais ces résultats n’avaient pas suffi à effacer l’image d’une élection boudée.
Autrement dit, 2021 avait déjà posé les bases du 5-0 symbolique : cinq séquences, cinq avertissements, cinq confirmations d’un même malaise politique.
Kabylie et système central
Il faut aussi comprendre que le rejet kabyle ne se lit pas seulement à travers les urnes. Il s’inscrit dans une histoire plus large, faite de tensions identitaires, de crispations politiques et de déceptions répétées. La Kabylie ne se contente pas de s’éloigner du vote ; elle renvoie au pouvoir central un miroir embarrassant : celui d’un État qui peine à convaincre, à représenter et à rassurer.
Dans ce contexte, parler de “boudage” serait trop faible. Le mot juste est bien rejet. L’abstention peut être accidentelle. Le rejet est une position. Il suppose une mémoire, une lecture politique et une forme de refus du cadre proposé.
C’est d’autant plus vrai quand le climat général du pays reste marqué par les poursuites contre des journalistes, la pression sur les voix critiques et la persistance de prisonniers politiques. Tant que ces éléments demeurent, le vote ne peut pas être présenté comme un simple exercice démocratique neutre. Il devient un acte inscrit dans un environnement de contrainte.
Le vrai sens du score
Le 2-0 contre la Suisse et le 5-0 kabyle ne relèvent pas du même registre, mais ils disent ensemble quelque chose de l’état du pays : une difficulté à gagner, à convaincre, à rassembler. Dans le football, la défaite est ponctuelle. Dans la politique, le rejet répété devient structurel.
Le mérite de la formule Kabylie 5 – Algérie 0 est justement là : elle choque un peu, elle frappe l’esprit, mais elle dit aussi une vérité que les chiffres nus ne suffisent pas toujours à exprimer. Un pays kabyle qui continue d’envoyer le même message de refus n’est pas en train de “s’abstenir” au sens froid du terme. Elle exprime une crise de confiance durable.
Et quand cette crise se combine à une défaite sportive nette le même jour, le contraste devient presque symbolique : sur le terrain comme dans les urnes, l’Algérie encaisse. L’un raconte un mauvais match. L’autre raconte un malaise politique qui dure.
