Djamel Hacene Ait Iftene : Voilà pourquoi je quitte le cinéma

Il y a des décisions ou des résolutions difficiles à prendre, surtout quand on est un passionné et un éternel rêveur. Il est vrai que j’ai la plume facile mais le texte qui va suivre sera le plus dur à écrire de toute ma vie. Il sera l’expression de tout mon désarroi et de toute ma déception.

Je suis arrivé dans le monde du cinéma en 2006, ça fait 20 ans, deux décennies déjà. Ce milieu m’a donné beaucoup de satisfactions et m’a permis de faire de très belles rencontres. J’ai pu côtoyer des gens formidables mais aussi des personnes peu fréquentables. Le milieu fonctionne comme une secte qui s’autofinance et s’auto-congratule.

En 2011, je fais mes premiers pas dans ce monde avec un film documentaire sur le royaume de Koukou, un film qui avait fait beaucoup de bruit à l’époque. J’ai vu l’engouement du public pour l’Histoire du pays en général et de la Kabylie en particulier, cette soif palpable m’avait donné beaucoup de courage pour persévérer malgré les difficultés mais ce fut aussi la première désillusion. En effet j’ai été confronté à la mauvaise foi et aux tenants d’un ordre bien établi qui refusaient toute évolution dans le domaine mais bon c’est de l’histoire ancienne.

Ce premier film a été réalisé avec très peu de moyens mais avec une équipe jeune et passionnée que j’avais réussi à fédérer autour de moi mais surtout autour d’un beau projet. Tout le monde avait travaillé bénévolement et moi j’avais perdu beaucoup d’argent. Cette perte financière n’était pas un problème puisque je m’étais inscrit dans une vision militante. Le cinéma n’est pour moi qu’un moyen d’expression, de transmission et de sauvegarde d’un patrimoine. Je ne me sentais pas concerné par les dogmes et les théories.

Mon parcours se poursuivi par la réalisation de plusieurs documentaires, toujours sur mes fonds propres. En 2012 avec le film : ça coule de sources sur l’effort citoyens en haute Kabylie qui a été diffusé à Marseille lors du Forum Alternatif Mondial de l’Eau qui a été aussi l’occasion de belles rencontres. En 2016 j’ai réalisé le film : Assensi N Wazrou Nathour, en 2018 un autre film a vu le jour : Le sang du soleil en pays kabyle, un film sur l’olivier et l’huile d’olive dans la région de Taburt At Ghovri. En 2022, je me suis tourne vers le Sud du pays avec la réalisation d’un film de voyage et sur le Tassili N’Ajjer sous le titre : D’Austin à Djanet, voyage en terres touarègues. Actuellement je finalise deux documentaires l’un sur la transhumance des apiculteurs sous le titre : Nomades des temps modernes et un deuxième sur Lala Badi qui m’avait accordée sa dernière interview, chez elle, à Tamanrasset. Je rappelle que toute cette production a été réalisée sur mes fonds propres et l’aide désintéressée de proches amis.

Aujourd’hui, je ne peux plus continuer dans cette voie à cause de l’impossibilité de trouver des financements. Les données ont changé, nous ne pouvons plus faire un film avec les moyens du bord, les techniciens coutent cher, le matériel coute cher et les standards qualité sont très élevés. Mais le plus dur est que je ne peux pas me fondre dans ce moule qui exige de moi de perdre ma liberté de penser, ma liberté de réaliser et surtout ma liberté d’écrire. Je ne peux pas courir derrière des financements en vendant mon âme au diable.

Donc j’ai décidé de mettre fin à ma carrière de réalisateur si carrière il y a. Je ne prends pas cette décision de gaieté de cœur mais l’adversité est trop féroce et je n’ai plus l’âge de me battre. Je sais pertinemment, que pour beaucoup ce n’est pas un évènement, c’est le dernier de mes soucis. J’ai toujours été dans l’ombre car ni la gloire ni les honneurs n’ont été mes priorités, si ça avait été le cas ma trajectoire aurait été différente, j’aurai hurle avec les loups.

Je ne remercierai jamais assez le public qui a cru en moi, ni les journalistes qui m’ont soutenu, ni les amis qui m’ont toujours encouragé. Je laisse en souffrance dans mes tiroirs quatre projet de films qui ne verront sans doute jamais le jour, des projets qui m’ont demandé des années de travail et de recherche. Il s’agit d’un long documentaire sur l’occupation du haut Djurdjura en 1857, d’une série de douze documentaires sur le patrimoine matériel et immatériel algérien, projet déposé dans les règles de l’art au ministère et c’est la première fois mais qui a été superbement ignorée, un film sur Mohya et enfin un film sur les chants religieux de Kabylie, lakhwan. Tant pis pour notre culture, tant pis pour la sauvegarde, tant pis pour tout le reste.

Je vais me consacrer à l’écriture c’est plus reposant et beaucoup moins contraignant. Je remercie ce qui le mérite, pour le autres savourer votre victoire je vous laisse la place, ma grande gueule disparait.

Tizi-Ouzou le 2 février 2026

Rédaction Kabyle.com
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