Aysel Borak : Toute forme d’art est le cri des peuples opprimés

Chanteuse kurde contestataire, Aysel Borak revient dans cette interview pour nous parler de son parcours artistique et de son engagement pour
la cause kurde et pour la libération de la femme kurde.

Bonjour, Madame Aysel Borak, et merci d’avoir acceptée cette interview.

C’est à moi de vous remercier pour l’opportunité que vous m’offrez de m’exprimer et pour votre hospitalité.

Vous êtes née dans une famille kurde qui avait du mal à voir sa fille devenir chanteuse. Comment vous avez réussi à franchir cette barrière?

Oui, ma famille est très attachée à ses traditions, profondément conservatrice. Dans mes premières années, mon désir de faire de la musique était constamment réprimé,
sous prétexte que cela allait à l’encontre de leurs valeurs.

J’ai toujours dû leur résister, lutter inlassablement. Ils me voyaient comme une source de honte. Et pourtant, ils regardaient avec fierté d’autres femmes artistes. Cela me
laissait dans un profond étonnement.

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En dehors de cette résistance familiale, avez- vous trouvé des personnes qui vous ont encouragé à chanter?

En vérité, je n’ai jamais reçu de soutien de ma famille. Bien au contraire, ils ont fait tout leur possible pour m’empêcher.

Aujourd’hui, en voyant mes succès, ils m’encouragent et me disent de continuer dans la musique.

L’étouffement de la culture kurde persiste. Elle subit une politique de monolinguisme, car la langue turque est imposée dans tous les territoires de la Turquie. Elle s’est doublée de l’interdiction de la danse Halay, de l’interdiction d’organiser des concerts musicaux et de chanter en kurde. Cela vous décourage t-il dans votre art ou , au contraire, ça renforce t-il votre engagement: chanter en kurde, pour la cause kurde?

Oui, comme vous l’avez souligné, la culture kurde est oppressée et interdite dans tous les domaines. Dans un pays où même la danse traditionnelle, le halay, est considérée
comme un crime, le chemin mène inévitablement à une démocratie inexistante. Avant même de quitter la Turquie, une série de mes concerts a été annulée sans aucune explication. Je sais très bien ce que cela signifie, mais cela n’a jamais engendré en moi ni brisure ni peur. Au contraire, cela m’a encore plus poussée à m’engager dans l’art.

En dehors du Kurdistan, les artistes des autres régions de la Turquie sont-ils solidaires de vos positions?

Oui, bien sûr, j’ai reçu du soutien. Ici et dans divers endroits en Europe, de nombreux artistes m’ont soutenue à travers les réseaux sociaux face aux épreuves que j’ai traversées et à mon exil.

Vous abordez dans vos chanson la question de la femme et vous vous attaquez au patriarcat. La chanson vous a-t-elle permis de faire connaître au monde entier la vie de la femme kurde et son combat au quotidien ?

Je m’attaque au patriarcat non seulement par mes chansons, mais aussi par mon mode de vie. Bien sûr, faire entendre cela au monde entier est extrêmement difficile dans
les conditions actuelles.

Quelle réception vos chansons ont-elles eu chez les Kurdes et au Kurdistan?

Mon travail a été aimé et admiré par beaucoup. Le fait que je serve la culture kurde a également renforcé l’amour et le respect qu’on me porte.

Selon vous, qu’apportent la musique et la chanson à l’humanité et aux combats des peuples opprimés ?

Toute forme d’art est le cri des peuples opprimés. Mais en particulier, les chansons expriment avec plus de facilité les douleurs, les aspirations et les révoltes des peuples, tout en
les rendant universelles. En effet, si la lutte pour la liberté du peuple kurde est aujourd’hui connue à l’échelle mondiale, c’est en grande partie grâce à la musique.

Vous venez de vous installer en France. L’exil, comme beaucoup, fut un choix imposé par des situations difficiles de votre pays natal. Réussissez vous à vous reconstruire à travers cet exil pour envisager, plus sereinement, la réalisation de vos projets ?

Être en exil est pour moi un poids extrêmement lourd. Mais si je repense à avant, je me rends compte que je n’ai jamais pu chanter librement. La France a été pour moi comme une
bouffée d’air frais. Recommencer à zéro est néanmoins un défi immense. Je préparais de nouvelles chansons et de nouveaux clips, mais dans cette situation d’incertitude, je me
sens incapable d’avancer. Je n’ai pas encore réussi à retrouver mon équilibre mental.

Craignez-vous le pire pour le peuple kurde ou gardez-vous encore l’espoir d’un changement positif?

Honnêtement, nous n’avons pas le droit de sombrer dans le désespoir. Le peuple kurde doit ses maigres acquis à sa lutte juste et acharnée. Il existe bien une possibilité de
changement. Mais dans le système actuel, cela reste extrêmement difficile. Peut-être des jours encore plus sombres nous attendent-ils. Dans mon pays, l’injustice, la corruption et la pauvreté sont omniprésentes, et le peuple kurde en est la première victime.

Un dernier mot, pour conclure cette interview?

J’adresse tout mon amour et mes salutations à tous ceux qui me soutiennent. J’espère que nous pourrons bientôt nous retrouver autour de la musique et de l’art. En ce moment,
j’attends que mon processus de régularisation aboutisse, ce qui a retardé mon travail et notre rencontre. Permettez moi de conclure par une dernière phrase :
N’abandonnons jamais l’espoir !

Entretien réalisé par Amar BENHAMOUCHE

Amar Benhamouche
Amar Benhamouche
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