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Amal At Mɛammar : « Je porte l’oppression des Kabyles dans ma chair »
Rapatriée d’Ukraine par la Croix-Rouge au lendemain de l’invasion russe, la militante kabyle Amal At Mɛammar (Bedrane) vient de publier un témoignage personnel qui dépasse le simple récit individuel. À travers son parcours, de son enfance à Agouni Gueghrane jusqu’à son engagement militant actuel, elle donne à voir, de l’intérieur, ce que le combat kabyle représente pour toute une génération née sous la chape du nationalisme arabo-islamique d’État.
Un témoignage qui part du corps, pas de la théorie
Le texte s’ouvre sur une phrase qui en résume à elle seule la démarche : au-delà des analyses politiques, écrit-elle, l’oppression est une violence qu’elle porte « dans propre chair ». Ce choix n’est pas anodin. Amal At Mɛammar refuse d’emblée le registre de l’abstraction pour ancrer son propos dans l’expérience vécue, celle d’une identité qu’elle décrit comme confisquée dès l’enfance : langue maternelle interdite, parole niée, endoctrinement scolaire fondé sur un nationalisme qui n’était pas le sien. Elle y ajoute une dimension rarement mise en avant dans ce type de récit militant : celle de femme, héritière selon elle d’un « modèle de silence » où le simple fait de s’exprimer devient un acte de résistance.
C’est cette articulation entre oppression collective (celle du peuple kabyle) et expérience singulière (celle d’une femme, d’une fille, d’une exilée) qui donne au texte sa force.
Une généalogie militante assumée
Le témoignage se construit ensuite comme une transmission. Amal At Mɛammar rattache explicitement son engagement à une lignée d’intellectuels et de figures de la résistance culturelle berbère : Mouloud Mammeri, dont l’œuvre a permis la transcription du tamazight malgré son interdiction après l’indépendance ; Ramdane Achab, contraint à l’exil pour avoir bravé cette même interdiction ; Karim Achab, universitaire à Ottawa. Elle mentionne aussi Ferhat Mehenni, dont elle rappelle le parcours marqué par la répression, la torture, l’exil, et la perte de son fils, assassiné à Paris, un épisode qu’elle présente comme l’illustration extrême du prix payé par certains militants.
Ce choix de filiation n’est pas seulement biographique : il inscrit son propre témoignage dans une histoire longue, celle d’un mouvement qui se pense comme continuité plutôt que comme rupture.
Deux traumatismes fondateurs
Le texte s’articule autour de deux événements présentés comme des ruptures dans la mémoire collective kabyle.
Le premier est le Printemps noir de 2001 (Tafsut Taverkant), déclenché par la mort de Massinissa Guermah, lycéen tué dans une brigade de gendarmerie. Amal At Mɛammar reprend le bilan avancé par les organisations kabyles à l’époque : 128 morts et plus de cinq mille blessés par balles lors de la répression des manifestations qui ont suivi.
Le second est celui des feux de forêt de l’été 2021, qu’elle décrit comme un traumatisme encore vif : plus d’une centaine de morts, des familles sans toit, des agriculteurs ruinés. Elle reproche à l’État une absence de secours et une gestion politique de la catastrophe, qu’elle relie directement au procès qui a suivi : trente-huit personnes condamnées, parmi lesquelles des militants qu’elle nomme, comme Mohamed Laskri (Lvaxuc) et Syphax Mamou. Elle convoque à ce sujet Benjamin Constant pour décrire un peuple qu’elle estime privé de toute souveraineté face à l’État.
Une répression qu’elle situe aussi dans le présent
Le témoignage refuse de cantonner l’oppression au passé. Amal At Mɛammar évoque des amis étudiants qu’elle dit poursuivis sur la base d’accusations politiques infondées, ainsi que le cas de l’universitaire Mira Moknache, qu’elle présente comme visée uniquement pour son affiliation à un mouvement dissident. Pour elle, ces trajectoires démontrent qu’une minorité reste, aujourd’hui encore, privée de voix politique, ce qui pousse, selon ses mots, un nombre croissant de Kabyles vers l’exil, en particulier vers la France.
Une mémoire familiale comme dernier ancrage
Le récit se referme sur une note plus intime encore : celle de son père, professeur à Alger, contraint d’abandonner son métier en 1993 sous la pression du Front islamique du salut (FIS), qui le considérait comme étranger à la norme dogmatique dominante : une pression qu’elle relie directement à sa mort. En clôturant sur cette figure paternelle, Amal At Mɛammar boucle la boucle amorcée dans son ouverture : l’histoire collective kabyle, telle qu’elle la raconte, ne se comprend qu’à travers ce qu’elle a directement traversé dans sa propre famille.
Le témoignage d’Amal At Mɛammar : l’expérience de l’oppression comme point de départ
Au-delà des théories et des analyses politiques, la violence de l’oppression est une réalité que je porte dans ma propre chair.
Je suis issue d’un espace où la majorité impose sa loi à la minorité, où l’individu se voit dépossédé de son identité la plus intime.
J’appartiens à ceux à qui l’on a arraché la langue maternelle, confisqué la parole et nié jusqu’à l’existence même en tant que sujets libres. Je fais partie de ces individus rendus invisibles, privés du droit fondamental d’être eux-mêmes sur leurs propres terres.
Dès l’enfance, on m’a imposé un endoctrinement rigide, une vision politique, philosophique et religieuse fondée sur le nationalisme arabo-islamique, au détriment de celle qui aurait pu être la mienne. Nos connaissances et notre ouverture étaient volontairement limitées, dans le seul but de nous soumettre et de faire de nous des pions au service de l’État.
En tant que femme, j’ai également hérité d’un modèle de silence, d’une injonction à l’effacement, où s’exprimer devient déjà un acte de résistance.
Je suis celle à qui l’on a refusé le droit de choisir : choisir sa langue, choisir ses convictions, choisir sa manière d’exister. Mon existence a longtemps été encadrée, contrainte, empêchée.
Pourtant, en moi subsiste une culture qui refuse de se renier, une identité qui résiste à toute tentative d’effacement et un combat engagé depuis 1962.
Je fais partie de ceux qui récusent l’obligation de devenir ce qu’ils ne sont pas ou d’adhérer à ce qui contredit leurs valeurs et leurs principes. Face à un gouvernement qui tente de m’arracher des droits inaliénables – ceux que j’ai hérités de mes ancêtres et que tout être humain possède par nature – je refuse aussi bien le sacrifice que la soumission.
Ma lutte, entamée dès mon plus jeune âge, a été façonnée par des figures et des expériences tragiques qui ont profondément éveillé ma conscience politique.
Mon parcours s’est nourri de grandes figures de la résistance culturelle berbère.
C’est grâce à des intellectuels comme Mouloud Mammeri que l’écriture et la transmission de ma langue maternelle, le tamazight, sont aujourd’hui possibles, alors que l’État algérien avait entrepris de la supprimer, allant jusqu’à en interdire l’usage après le départ du colonisateur français.
Son œuvre a été prolongée par des éditeurs et chercheurs comme Ramdane Achab, contraint à de longues années d’exil en France pour avoir bravé cette interdiction. Assister à l’une de ses conférences dans notre village natal d’Agouni Gueghrane a marqué un tournant décisif dans mon cheminement, tout comme la découverte des travaux de Karim Achab, maître de conférences à l’Université d’Ottawa.
Mon engagement a également été profondément influencé par la trajectoire de Ferhat Mehenni. Cet ancien diplômé en sciences politiques a sacrifié sa vie à l’existence de son peuple, subissant la répression, la torture, l’exil et la perte tragique de son fils assassiné par les services algériens à Paris. Son destin incarne, à mes yeux, le prix que certains sont prêts à payer pour la liberté.
À ces intellectuels s’ajoute l’influence des artistes, écrivains et poètes kabyles qui ont fait de l’art une arme de résistance pour dénoncer l’oppression, devenant eux aussi des cibles du pouvoir.
Ma conscience est tout autant le produit de tragédies collectives.
Je pense à Massinissa Guermah, jeune lycéen assassiné en 2001 à l’intérieur d’une brigade de gendarmerie, tragédie à l’origine du Printemps noir (Tafsut Taverkant). Lorsque les citoyens kabyles sont descendus dans la rue pour dénoncer cette injustice, l’État a répondu par les armes, causant la mort de 128 citoyens et blessant plus de cinq mille autres par balles.
Plus récemment, le peuple kabyle a vécu le traumatisme de l’été 2021.
Les incendies ravageurs ont coûté la vie à plus d’une centaine de personnes. Plusieurs familles ont perdu leur maison et de nombreux agriculteurs leur unique moyen de subsistance. C’est un événement que je ne pourrai jamais effacer de ma mémoire, ni de celle de mes compatriotes.
Nous étions un peuple privé de tout moyen de défense face à un État armé dont la première mission aurait pourtant dû être de protéger ses citoyens.
Ce pouvoir central n’a envoyé ni secours ni ambulances. Au moment même où la société civile se mobilisait pour éteindre les feux et sauver des vies, l’État orchestrait une stratégie de dissimulation politique.
Ce drame fut ensuite instrumentalisé à travers un procès politique visant trente-huit personnes, condamnées à de lourdes peines de prison, parmi lesquelles des militants de la cause kabyle tels que Mohamed Laskri dit Lvaxuc et Syphax Mamou.
À la lumière de la pensée de Benjamin Constant, le peuple s’est retrouvé totalement dépossédé de sa souveraineté, laissant au pouvoir toute latitude pour accentuer son oppression. Ce témoignage repose sur des faits tangibles que les autorités s’efforcent d’occulter.
Ces injustices ne relèvent pas uniquement du passé. Elles continuent de frapper mon entourage et les figures intellectuelles de ma région.
Je pense à mes amis étudiants, faussement accusés de crimes politiques, ainsi qu’à des enseignantes universitaires comme Mira Moknache, poursuivies et réduites au silence sur la base de dossiers judiciaires vides. Son seul tort est son affiliation à un mouvement politique dissident et sa dénonciation courageuse des exactions commises par l’État.
Ces trajectoires brisées démontrent que nous appartenons à une minorité privée de voix et de poids politique face à une autorité centralisée exerçant une domination absolue.
Pour beaucoup, face à cette impasse et à la menace permanente de l’emprisonnement, la seule issue demeure l’exil vers la France.
Enfin, ce combat s’enracine aussi dans la mémoire de mon propre père.
Ancien professeur à Alger, il fut contraint d’abandonner son métier en 1993 sous les menaces du Front islamique du salut (FIS), qui le considérait comme étranger à la norme dogmatique dominante. Ce refus absolu de sa singularité identitaire et religieuse lui coûtera finalement la vie.
Mon histoire personnelle n’est qu’une parmi tant d’autres. Elle est celle d’une jeune Kabyle qui refuse que son identité, sa langue, sa mémoire et sa liberté soient reléguées au silence.
Amal At Mɛammar (Bedrane)
