Affaire Christophe Gleizes : le silence complice des médias

La condamnation à sept années de prison ferme du journaliste français Christophe Gleizes, prononcée par le tribunal de Tizi Ouzou, est un choc. Un choc pour les défenseurs des libertés fondamentales. Un choc pour les professionnels de l’information. Et pourtant, ce choc ne semble pas avoir résonné dans les médias algériens — et plus encore, dans les médias dits « de proximité », pourtant concernés au premier chef.

Un verdict absurde, une couverture minimale

Gleizes, journaliste sportif passionné par l’histoire du football africain, notamment celle de la Jeunesse Sportive de Kabylie (JSK), a été accusé d’« apologie du terrorisme » pour avoir eu, en 2015 et 2017, des échanges avec un dirigeant local également membre du MAK — classé comme « organisation terroriste »… six ans plus tard.

Malgré l’absurdité de cette accusation, confirmée par Reporters sans frontières (RSF), malgré les appels de sa rédaction et de sa famille, le traitement médiatique algérien et local est resté atone. Une simple publication sur X par Kabyle.com, mais aucun article d’enquête, aucune mise en contexte historique, aucune tribune éditoriale. À croire que cette affaire ne mérite pas plus.

La décision a été rendue le 29 juin 2025 par le tribunal criminel de Tizi Ouzou, au cœur de la Kabylie avec mandat de dépôt immédiat comme pour Kamira Nait Sid la Présidente du Congrès Mondial Amazigh. Les premiers rapports indiquent qu’il pourrait ensuite avoir été transféré vers la célèbre prison d’El‑Harrach, à Alger – un établissement historique connu pour sa grande capacité d’incarcération et les conditions difficiles qu’il impose. Ka défense a jusqu’à début juillet pour déposer un dossier d’appel, une nouvelle audience pourrait avoir lieu dès octobre 2025.

L’indifférence organisée : symptômes d’une dépolitisation volontaire

Cette indifférence est révélatrice. Elle traduit un repli sur soi de médias de plus en plus tournés vers l’information consensuelle, les formats courts et inoffensifs — comme si documenter l’histoire d’un club de football était désormais un geste politique à haut risque.

Or, Gleizes n’est ni militant, ni activiste. C’est un journaliste. Mais dans un système qui criminalise la mémoire non officielle, le simple fait de documenter un pan de l’histoire régionale peut mener à la réclusion. Et que font nos médias ? Ils détournent les yeux.

Une presse qui doit retrouver son rôle, et vite

Il ne s’agit pas d’une erreur judiciaire isolée. Ce qui se joue dans l’affaire Gleizes, c’est le rétrécissement brutal de l’espace critique en Algérie, y compris sur des sujets a priori neutres comme le sport ou la culture. Les médias, s’ils ne veulent pas devenir les simples relais d’un narratif étatique verrouillé, doivent assumer leur rôle : celui d’enquêter, de contextualiser, de défendre la vérité.

Pourquoi Gleizes était-il à Tizi Ouzou ? Que cherchait-il à comprendre en revisitant l’histoire de la JSK et la mémoire d’Albert Ebossé ? Quelles preuves sont réellement versées à charge ? Quelles sont les failles juridiques de cette condamnation ? Voilà les questions qu’un traitement journalistique digne de ce nom doit explorer.

Plutôt que de relayer mécaniquement des communiqués officiels ou des indignations creuses, il faut donner la parole à ceux qui savent : les avocats, les juristes, les chercheurs en sciences sociales, les journalistes d’investigation. Il faut interroger le droit, la procédure, le contexte politique. Il faut suivre l’appel prévu ce 30 juin, non pas comme un simple fait divers, mais comme un révélateur du climat autoritaire qui s’installe.

Et surtout, poser publiquement la seule question qui vaille encore : peut-on, aujourd’hui en Algérie, écrire librement sur notre propre histoire sans risquer l’accusation de “terrorisme” ?

Une machine à broyer les enfants de la Kabylie et les Français qui s’intéressent à la Kabylie

Cette affaire ne tombe pas du ciel. Elle s’inscrit dans une longue série d’arrestations ciblées, souvent justifiées par les mêmes accusations floues : “atteinte à l’unité nationale”, “propagande”, “apologie”. À chaque fois, ce sont des voix trop curieuses, trop libres, trop critiques, qui sont visées.

Plus troublant encore : nombre de ces opposants d’aujourd’hui ont été des relais ou des produits du pouvoir d’hier. Certains ont collaboré avec les services, occupé des fonctions publiques, géré des associations tolérées tant qu’elles restaient dans les clous. Mais voilà : dès lors qu’ils franchissent la ligne rouge de l’autonomie réelle — idéologique, historique, culturelle — ils deviennent des “terroristes”.

On nous ment. On nous présente ces arrestations comme des réponses légitimes à une menace, alors qu’il s’agit souvent d’une stratégie de contrôle préventif. De nettoyage symbolique. De dissuasion.

Il ne faut pas avoir peur de démystifier le rôle de chacun dans son rapport au pouvoir algérien. Défendons-nous vraiment les justes, ou seulement ceux dont la disgrâce nous arrange ? Sommes-nous prêts à faire face à nos propres incohérences, à ces figures jadis ministres ou fonctionnaires de l’ère Boumédiène, aujourd’hui présentées comme des icônes de la résistance ? Boualem Sansal en est l’exemple le plus frappant : adulé à l’étranger, publié, traduit, décoré — mais son passé dans l’appareil étatique reste un angle mort. Pourquoi cette omerta ? Osera-t-on ouvrir la bouche ?

Il faut avoir le courage de poser ces questions. Pas pour discréditer, mais pour comprendre. Pour sortir du récit lisse, confortable, déconnecté. Car tant qu’on ne clarifie pas qui a fait quoi, à quel moment, avec quelle posture, on n’avancera pas vers une vraie autonomie politique et intellectuelle.

Dans ce contexte, le silence de la presse — surtout celle qui se revendique proche du terrain, du peuple kabyle, de la vérité — est une faute. Plus que jamais, il faut des journalistes qui osent. Qui questionnent. Qui se souviennent que leur première loyauté n’est ni à l’État, ni à la ligne éditoriale : elle est à la vérité.

Pour Gleizes, et pour tous les autres

L’affaire Christophe Gleizes ne peut être dissociée du sort réservé à des centaines de prisonniers d’opinion kabyles, détenus arbitrairement, souvent dans le silence le plus total. Parmi eux, des anonymes, des figures culturelles, des enseignants, des militants, mais aussi des ressortissants français, comme ce danseur et mannequin franco-kabyle  Omar Ait Yahia (Assalas) retenu sans jugement clair (source : Kabyle.com).

Il y a aussi Mira Moknache, universitaire, arrêtée dans un climat de suspicion permanente envers toute forme de savoir non contrôlé. Et l’ancien président du plus grand club de Kabylie, la JSK, aujourd’hui incarcéré pour des liens supposés avec une idéologie que le pouvoir rejette, oubliant qu’il représentait ce club historique lorsque celui-ci portait haut les couleurs du football africain.

La JSK ne figure même plus aujourd’hui dans le classement des meilleurs clubs du monde. Ce déclin sportif symbolise une régression générale que nous avons, en partie, choisie. Par lâcheté, par peur, par oubli de notre rôle. Il est temps d’en sortir.

Aujourd’hui, un Franco-Kabyle qui disposerait d’un passeport kabyle ou d’une carte d’identité délivrée par le MAK pourrait subir le même sort que les deux touristes de la série israélienne Téhéran — arrêtés, accusés d’espionnage sur l’autel de la paranoïa étatique. L’Algérie, c’est Téhéran. Et nous sommes ces Juifs, ces Kurdes, ces peuples déracinés, pour qui l’expression de leur identité devient un crime. Nos journalistes ne risquent plus seulement la prison. Ils risquent la peine de mort symbolique : l’effacement, la diabolisation, la solitude.

Notre média, comme tant d’autres, a été plongé dans l’abîme. Par la censure, par l’exil de ses plumes, par la peur qui tétanise l’écriture. Mais cet abîme n’est pas une fin : il peut être un point de départ. Un lieu d’où renaît la parole, libre et solidaire.

La liberté de Christophe Gleizes est une urgence. Mais elle ne vaut que si elle s’inscrit dans un combat plus large pour la vérité, la mémoire, la justice. Pour tous les journalistes. Pour tous les intellectuels, les sportifs. Pour tous ceux qui, en Kabylie comme ailleurs, ont choisi de parler.

La diplomatie française en échec, le devoir d’agir

Nous ne pouvons plus rester impuissants. Le silence diplomatique de la France, son immobilisme face à la condamnation brutale de Christophe Gleizes, révèle l’échec d’une stratégie molle face à un pouvoir autoritaire. À quelques mois d’un changement de présidence, ce silence devient un test : la France est-elle prête à défendre ses citoyens, ses principes, sa presse libre — ou préfère-t-elle préserver des accords énergétiques au prix de la dignité humaine ?

Il faut un geste fort. Non pas un repli, mais un sursaut. La Kabylie ne peut être abandonnée comme un lointain théâtre de crise sans importance stratégique. Car l’Algérie, aujourd’hui, est une bombe à retardement. Une armée hypertrophiée, un régime militaire sans légitimité populaire, un appareil sécuritaire obsédé par l’ennemi intérieur… C’est l’Iran sans le nucléaire — pour l’instant.

Si les États-Unis ont su comprendre à temps la menace iranienne, la France doit voir la sienne poindre à ses portes : un régime instable, armé, prêt à exporter sa doctrine de répression jusque dans les rues d’Europe via ses relais. Face à cela, il ne s’agit pas d’une intervention armée, mais d’un réarmement diplomatique, culturel et stratégique, incluant la reconnaissance pleine des peuples opprimés, à commencer par les Kabyles.

Stéphane MÉRABET ARRAMI, Fondateur de Kabyle.com

Stéphane Mérabet Arrami
Stéphane Mérabet Arrami
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