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Iwanuɣen : les guerriers oubliés des Portes de Fer
Au cœur de la Kabylie des Bibans, bien avant l’arrivée des dynasties musulmanes, vivait un peuple aujourd’hui presque effacé des mémoires officielles : les IWANNUƔEN (ou IWANNOUGHEN), littéralement « Les Combattants » en kabyle. Ce nom, ils se l’étaient donné eux-mêmes, fiers de leur bravoure et de leur indépendance.
Un peuple libre et païen
Selon l’historien Mouloud Gaïd (Histoire de Bejaia et de sa Région, 1977), leur paganisme fut l’une des raisons de leur effacement volontaire des récits historiques. Comme nombre de sociétés berbères préislamiques, ils plaçaient la destinée individuelle au-dessus du destin collectif une vision rare et singulière dans l’histoire des civilisations.
Leur territoire
Ils vivaient dans les montagnes alors appelées Tiggura n Wuzzal (Les Portes de Fer), renommées plus tard Biban par les orientalistes français. Ce massif était leur forteresse naturelle, un lieu réputé difficile d’accès et indomptable.
Richesses et savoir-faire
Ibn Khaldoun, dans Histoire des Berbères, évoque le célèbre « miel de Wannuɣa », réputé jusqu’à Bône et Vgayet (Béjaïa). Les IWANNUƔEN étaient aussi cultivateurs d’amandiers et apiculteurs, refusant de payer tribut aux sultans locaux. Leur réputation de rebelles se transmit dans les proverbes kabyles :
« Muqran Awannuɣ, tarbuyt n slama tluɣ » Amokrane le Wannoughe, le pacte de paix est rompu.
Symbole du chacal et art du rituel
Ils voyaient dans le chacal un animal noble et rusé, porteur de bon présage. Ils ceinturaient des queues de chacals ou de renards, signe d’hommage et de force. Leur musique favorite : la cornemuse à deux flûtes d’ivoire, accompagnant des danses et acrobaties rituelles.
Des survivances jusqu’à nos jours
Jusqu’à récemment, chaque mois de mai, on voyait encore des hommes vêtus de peaux de fauves, ceinturés de queues de renard, parlant un kabyle ancien, dansant et jouant de la cornemuse. On les appelait Ibuǧlimen n Wannuɣa ou Boudjelima. La tradition voulait qu’une mère danse avec eux pour protéger la vie de son nouveau-né.
La fin d’un peuple
Les IWANNUƔEN disparaissent des chroniques avec la montée des Hammadites et la fondation du royaume des Aït Abbas (Tagelda n At Ɛebbas). Était-ce par conversion, exil ou extermination ? L’histoire ne tranche pas, mais l’archéologie et la génétique pourraient un jour éclairer leur destin. Les marqueurs ADN amazighs, encore présents dans la région, pourraient receler des signatures de ce peuple oublié.
Mémoire et effacement historique
Comme souvent, les récits officiels privilégient certaines époques au détriment d’autres. On consacre des volumes entiers à Béjaïa médiévale, mais à peine quelques lignes à l’antique Saldae ou aux peuples païens berbères. Ce silence n’est pas anodin : il façonne notre rapport au passé et à notre identité.
Aujourd’hui, rappeler les IWANNUƔEN, c’est briser cet oubli, redonner voix à une mémoire millénaire et à un patrimoine qui ne demande qu’à être réhabilité.
Où retrouve-t-on les IWANNUƔEN ?
Ces guerriers oubliés des Portes de Fer ne sont pas qu’une légende orale.
On les retrouve :
• Chez Ibn Khaldoun, Kitab al-ʿIbar (Histoire des Berbères), qui mentionne le « miel de Wannuɣa » vendu à Bône et Vgayet, et leur refus des taxes.
• Dans Mouloud Gaïd, Histoire de Béjaïa et de sa Région (1977), qui explique leur paganisme et leur effacement volontaire des chroniques.
• Dans la tradition orale kabyle, via proverbes et dictons anciens évoquant leur chef Amokrane Awannuɣ et leur réputation de fauteurs de troubles.
Leur mémoire subsiste dans les mots, les gestes, et les archives oubliées prête à être redécouverte.
Texte: Kahina Mamss
illustration: Iflis
