Qu’est ce qu’un village en Kabylie ? Peut-on créer une thérapie villageoise ?
Réponse à des amis.
Les concepts modernes d’intime et d’étranger, du même et de l’Autre, de xénophobie ou de racisme n’ont rien à voir avec nos anciennes conceptions du dedans/dehors.
Le village est à la fois une personne, une famille, une république et un pays avec son propre idiolecte, ses ancêtres fondateurs, son assemblée visible et invisible ainsi que ses objets actifs protecteurs. Seuls les initiés connaissaient l’endroit secret où ils étaient déposés.
Dans mon village on dit Ait Tmura ( ceux des pays ) pour parler de tous les autres villages éloignés des deux ou trois villages les plus proches.
Les quolibets désignants les autres villages et les poèmes ou dictons laudateurs et valorisants notre propre village ont pour fonction, bien évidemment, de renforcer l’identité et l’honneur du village.
Les soffs ( ligues ) d’en haut et celles d’en bas ainsi que les castes régulent ou affaiblissent la forte endogamie villageoise. Elles créent une forme de complémentarité et de conflictualité qui génère émulation et dynamisme.
Chaque village s’emploie à se différencier des autres villages dans tous les domaines : cuisine, variations dialectales, rigorisme ou laxisme des règles, notamment celles qui gèrent les comportements féminins et masculins. En parallèle, le village continue à faire les emprunts et échanges complémentaires nécessaires avec les autres villages. Les castes remplissent des fonctions spécifiques et sont solidaires entre elles. Elles forment une unité qui traversent les villages. C’est le cas des marabouts, forgerons, bouchers, confréries populaires…
Chaque villageois doit représenter dignement son village au souk qui est un espace en quelque sorte fédéral comme me l’a souligné récemment mon ami Rachid Oulebsir.
Le souk est donc un carrefour d’interculturalité et dans ce sens il présente des dangers. Cet espace doit être rituellement protégé. Il ne faut pas y aller trop tôt ou rentrer trop tard, on risque de rencontrer ou de croiser des invisibles qui se présentent comme des marchands humains…Le marché nécessite un grand sacrifice pour son inauguration., et si le sang humain venait à s’y répandre, il faut dans certains cas fermer définitivement le souk dont la terre est souillée. Il en de même des sources.
Le village est représenté par un animal totémique. C’est le bœuf de timechret. Lors des sacrifices rituels, chaque famille y reçoit sa part de viande.
L’ordre visible et invisible du village est fondé sur le respect des classes d’âge, le partage rituel, le volontariat/bénévolat réciproque ( tiwizi ) l’égalité ( au moins celle des formes visibles ), le don et le contre-don pérennes, le plus grand respect du bien commun ( tachemlit ) et l’a3naya accordée par une femme, une famille ou tout un village pour protéger un étranger, un réfugié ou quelqu’un sous le coup d’une vindicte risquant la mort.
Tout désordre conscient ou inconscient est sanctionné par l’assemblée visible ( amendes, mise en quarantaine, bannissement ) ou invisible ( stérilité, sécheresse, inondation, glissement de terrain, maladie, mort…). La sanction surnaturelle des responsables défaillants est connue pour être la plus sévère.
Le seuil est sacré. Pour prendre le village, il fallait passer sur les corps des mousseblines qui se sont attachés les uns aux autres par une corde. C’est ce qui s’est passé en 1857 lors de la conquête coloniale.
Si le village est une personne, chaque personne est probablement un village. Il doit y avoir une parfaite homologie entre les deux. Les fissures du village doivent se refléter à l’intérieur d’une famille et d’un individu et réciproquement. Il doit y avoir des moyens spécifiques pour soigner tout un village.
Il est temps de recréer ou d’inventer des formes de thérapies villageoises.
Il faut dire, que cette logique de singularisation et différentiation des villages très visible dans l’ancienne Kabylie est une logique qui caractérise tout l’espace humain nord-africain ainsi que la plupart des peuples premiers.C’est dans le conflit entre cette logique refoulée, mais toujours active, de différentiation anthroplogique et celle de la massification et l’uniformisation moderne que peuvent se lire une bonne partie des problèmes politiques et psychologiques des pays du Sud.
On peut s’inspirer de ces concepts villageois pour résoudre via une médiation spécifique les dits problèmes des quartiers en France et ailleurs.
Par Hamid SALMI
