Kabylie : notre dignité n’est pas un sujet de couverture

Par @le_recalcitrant

Ainsi le magazine « LePoint » se veut être pèlerin de bonté, compte faire honneur à la Kabylie et aux Kabyles en y consacrant quelques pages résumées dans cette formule martiale « un peuple debout »

Cependant, en parcourant les différentes  contributions honorant l’entité Kabyle, nous nous apercevons, à regret d’ailleurs, qu’elles manquent de rectitude et d’acuité concernant les faits et se versent plutôt dans un lassant descriptif ponctué de quelques dates historiques et de quelques citations étoffant les articles.

Dès ses premières lignes même, Bertrand Lassale pèche par son manque de droiture en reprenant sagement la vulgate répandue par la propagande algérienne parlant du fameux reportage de Christophe Gleizes sur la J.S.K. En effet, il ne se contente pas de décrire les circonstances de l’arrestation du malheureux journaliste, mais il emboite le pas au discours officiel algérien : « Il interrogea un cadre de la J.S.K, par ailleurs membre du mouvement de l’autodétermination de la Kabylie, classé organisation terroriste par Alger »  Où est passé le travail de journaliste censé être objectif ? A notre connaissance, aucun cadre de la J.S.K n’est membre du M.A.K, or si tel est le cas, qu’il joigne à ses propos des preuves irréfutables, en attendant ce n’est que gribouillage sur papier. A l’heure actuelle ce fait n’est pas avéré, alors reprendre de la sorte un récit sans vérification reviendrait à faire de la dictée punitive. Le propos sous-jacent est que le club mythique est infiltré par le M.A.K censé être terroriste. Cela donne, donc, l’aval au régime de faire ce que bon lui semble.

Entre approximations historiques et falsifications linguistiques

Plus loin, ce cher Lassale écrit, en parlant toujours des Kabyles que leur identité est «  minoritaire » En quoi elle l’est ? Comment ose-t-il écrire un tel déni !? Puisqu’elle est partagée par 8 millions d’individus sur les 45 qui composent cette Algérie cosmopolite, hétérogène où plusieurs peuples coexistent ! Les Kabyles en sont un composant et un acteur majeurs grâce auquel l’amazighité a pris forme dans l’immensité de ce territoire, une cheville ouvrière connue et reconnue par les autres peuples et au-delà même de la méditerranée. Encore une fois l’idée reçue prime sur l’analyse aigue de la réalité Kabyle et algérienne.

François Gillaume abonde dans cette ritournelle lassante et embarrassante, il déclare que les Kabyles sont « les occupants originels de l’Algérie ». Cela suppose que l’Algérie a préexisté à tout cet amalgame de peuples et les Kabyles, on ne sait par quel processus historique ou anthropologique, sont arrivés là afin de peupler cette terre. Certes, les berbères sont les natifs de l’Afrique du Nord, mais de là à spécifier que les Kabyles sont les premiers à avoir peuplé l’Algérie (apparue dans son intégralité avec la colonisation française) est d’une absurdité sans nom. En continuant notre lecture nous tombons sur cet euphémisme, les Kabyles « furent peu à peu convertis à l’islam » comme si la conversion des Kabyles fut l’œuvre du temps qui passe aidée en cela par la rigueur de la rationalité, que nenni !

Nos ancêtres étaient contraints de subir les foudres de l’islam par la force de l’épée sinon la mort les aurait fauchés sans pitié, car dans l’esprit des nôtres,  cette conversion, loin d’avoir reçu leur aval, vaudrait  mieux que l’extinction de leur race. Ils ont trouvé un bout du bien dans leur grand malheur. Ce n’est pas étonnant qu’aujourd’hui subsistent des Kabyles qui prétendent, faussement d’ailleurs, que l’islam est la religion de nos aïeux. Ceux-ci étaient réellement de purs païens !

Accepter l’islam semble moins humiliant que de perdre tout repère identitaire. Sauvegarder la culture et la langue étaient la priorité absolue, autrement l’avanie les aurait maudit au-delà même de l’outre-tombe.

A propos de langue, François Guillaume, montre clairement sa carence en linguistique en cautionnant l’autorité d’un « spécialiste » Pierre Vemeren, puisqu’il associe Tamazight qui est la langue mère des peuples autochtones d’Afrique du nord, au seul peuple Kabyle. Ainsi ces derniers s’arrogeraient l’exclusivité de cette langue plurimillénaire au détriment des autres. On serait tenté par un tel aphorisme d’être fiers que le Tamazight se résume uniquement à nous, toutefois, cela est une incartade impardonnable et une affirmation historique non fondée de façon indubitable. Tamazight est une famille de langues dont notamment le Kabyle est issu, ce qui revient à dire que ce dernier ainsi que tous les parlers berbérophones se réclament de Tamazight. En définitive, la langue des Kabyles est le Kabyle, avec ses spécificités phoniques.

Kamel Daoud ou l’art de retourner sa veste

La pépite de cet hommage du « Point » est sans doute le dénommé Kamel Daoud qui ne sait pas à quel saint se vouer. De l’anti-kabylisme en 2019 au cri de leur gloire en 2025. Il y a anguille sous roche !

Au début il parle de prise de conscience de ce qu’il nomme «  cause Kabyle » qui se réduit « à des image télévisées, des aveux arrachés à des prisonniers au visage tuméfié, des arrestations et un discours grave sur l’unité nationale » Autant dire que cette juxtaposition de faits horribles relève, en réalité d’anathèmes ancrés dans l’imaginaire collectif. On m’objectera sûrement son jeune âge comme excuse. Certes, alors pourquoi avait-il besoin de le retranscrire de manière détaillée ? Il pouvait néanmoins s’en passer à moins qu’il ait pris ces/ ses poncifs caricaturaux pour une culture à distiller. Passons.

Sa deuxième prise de conscience est faite par « ses propres lectures » qui l’ont amené à comprendre que les Kabyles le défendaient lui et les siens en revendiquant l’ « amazighité » dont ils furent dépossédés. Autrement dit, « le discours grave sur l’unité nationale » n’est que cette précieuse culture dont il a été déshérité que les kabyles ont maints et maints fois revendiquée, or aujourd’hui ils sont passés à autre chose. Cette réalité qui est indéniable, il ne l’a pas retranscrite de façon explicite, pourtant c’est une noblesse inhérente aux Kabyles, mais c’est aussi, pour lui, là que le bât blesse. Il ne faut pas spécifier cette gloire, il faut au contraire rester dans les généralités. Noyer le Kabyle dans un semblant territoire amazigh et miroiter l’illusion d’un cas régional à des fins de manipulation.

Quand il souligne l’opposition farouche et légendaire des Kabyles face au régime, il ne peut s’empêcher de reprocher sournoisement à ceux-ci  leurs positions inébranlables. Cette dualité Alger/Kabylie dont les idéaux ne convergent point et la constante opposition entre ces deux protagonistes ont eu des conséquences néfastes sur les nôtres et ce depuis l’indépendance de l’Algérie. Les revendications politiques et culturelles des Kabyles ont drainé, depuis toujours, sang et emprisonnement, mais selon le lauréat du Goncourt (rire attendu), la Kabylie par sa radicalité- justifiée et justifiable- ne devrait pas avoir un tel positionnement. C’est le comble, comment ose-t-il alluder à une telle ânerie, alors même qu’Alger est fautive depuis des lustres !?  « Ce manichéisme amplifié par les écoles coloniales anciennes et un discours artificiel binaire, a figé la question Kabyle dans une opposition artificielle avec une arabité fantasmée et une radicalité identitaire dissidente éternellement. Au fil des années cette tension s’est aggravée, nourrissant une radicalisation de la part et d’autre  arabité et islamisme exclusifs contre un repli identitaire et un autonomisme Kabyle, chacun prisonnier d’une caricature de l’autre au bénéfice du régime autoproclamé arbitre des antagonisme »

La dernière phrase même trahit son hypocrisie. Il pointe du doigt l’arabo islamisme contre la spécificité Kabyle, or ce qu’il omet de dire est que cette idéologie envahissante est l’œuvre de ce régime qui manipule à sa guise. Il n’y a pas de caricature, à part lui peut-être, il y a la Kabylie éternelle, celle qui veut exister, être au sein de la famille qui avance et ne pas tomber dans les méandres de l’histoire.

Par ailleurs, il joue aux sociologues en y introduisant ce syntagme « le piège du  repli» comme si cette volée intellectuelle cacherait le dédain instillé dans ce paragraphe : « Il y émerge aujourd’hui, cependant, une forme de radicalité et un désespoir sans véritable leadership nationaliste dérivé des manipulations et de l’autofolklorisation du patrimoine »

Précédemment, il a souligné le fait d’être « prisonnier d’une caricature », pourtant, lui est prisonnier de tout un vécu, de toute une période, de toute une mentalité et d’une manie régressive et concentrationnaire. En effet, on note le réflexe Pavlovien du recours au fameux « leadership nationaliste » qui se traduit dans son patois par : « zaïmisme » ce qui donne concrètement : un chef suivi aveuglément et machinalement par des individus dont la conviction n’est pas totalement sûre. Une sorte de gourou à qui il faut vouer une dévotion sans bornes. Est-ce là sa critique envers le projet de l’autonomie voire de l’indépendance de la Kabylie ? Absence de leader ? C’est ce genre de schéma qu’il privilégie pour une Kabylie meilleure ? Tous ceux qui ont pris ce chemin politique leur pays stagnent ou accusent un retard considérable.

Nous refusons les théâtres politiques, nous optons plutôt pour la pluralité des paramètres et des méthodes afin de parachever notre objectif. Aucune leçon à recevoir des obtus et encore moins de ceux qui sont mal placés pour les donner. Il a visiblement du mal à nommer les alternatives, autres que celles admises par sa réflexion réduite, effectivement, le projet autonomiste ou indépendantiste sont pour lui un « désespoir», alors que c’est totalement le contraire. Les Kabyles nourrissent l’espoir dans ce projet de vivre dignement la vie qu’ils conçoivent. Sa référence semble la dissolution pure et simple du particularisme Kabyle dans un agrégat sans véritable identité d’où son ineptie révélatrice : « l’autofolklorisation du patrimoine »

L’outrecuidance du triste sire le pousse à faire des menaces à peine voilées en suggérant ( avec le verbe devoir) à l’intelligentsia Kabyle d’abandonner le projet autonomiste sous prétexte que celui-ci ne mène nulle part. Quelqu’un peut lui expliquer ce que veut dire étymologiquement et littéralement le mot « autonomie » ? Il parle de la cause Kabyle dans une dimension macro-politique, alors que le projet ne concerne que les Kabyles. En outre, en quoi cela serait un « projet d’effacement » puisque l’autonomie vise à sauvegarder, justement, la culture et langue ; elle est dans une logique de préservation et de pérennité. C’est son insolence qui le conduit à se positionner tel un tutélaire de la communauté Kabyle dont il ignore tout.

« Les élites tentés par l’autonomie en Kabylie devraient y renoncer, leur différence, leur culture méritent d’être défendues mais la revendication de l’autonomie serait une impasse politique qui ne profiterait qu’au pouvoir dans un projet d’effacement » 

Comme le dit si justement le proverbe, chassez le naturel, il revient au galop.

Une couverture qui vend du rêve, mais cache le réel

L’hypocrisie de son discours se montre clairement dans la conclusion de son article. Un appel aux  Kabyles afin de faire bonne chère de leur chair en les caressant dans le sens du poil. Il les appelle insidieusement à se révolter  contre le pouvoir qui a perdu toute légitimité et ce depuis…2019 ! Comme par hasard ! Il loue l’histoire émancipatrice des Kabyles face aux pouvoirs successifs afin que ceux-ci tombent dans le piège d’un énième sacrifice, parce que l’Algérie est un pays moribond et en crise. Boris Vian disait : «  S’il faut donner son sang allez donner le vôtre, vous êtes bon apôtre. »

Il écrit explicitement que les avancées qu’a connues l’Algérie sont faites sur le dos des Kabyles, faut-il encore que celle-ci se saigne pour que vive son Algérie ?

« Les soulèvements en Kabylie, qui ont toujours fait avancer les choses, surviennent systématiquement lorsque le pouvoir est confronté à une crise de légitimité, ce dernier répondant alors par la criminalisation de la Kabylie »

Quid de l’article de Farid Alillat ? En « bon » Kabyle, il ne fait que ressasser ce qui est de l’ordre du public voire même du vulgaire suivant un cadre bien défini où nulle aspérité ne nuit au statut quo, il effleure à peine les problématiques du moment, il est dans la dénonciation permise relatée telle une narration romanesque. Quant aux personnalités françaises d’origine Kabyles, cela ne me concerne guère. Ce n’est pas parce que vous avez un parent ou un lointain parent d’origine Kabyle, que vous avez naturellement un lien avec les leurs, cela est un leurre. Qu’ont-ils fait pour la Kabylie ?  Evidemment il faut remplir les pages du Point et le Kabyle fait vendre. In fine,  qu’est-ce que cet « hommage » nous apporte ? Rien, absolument rien. Pourquoi, il n’y a rien sur les prisonniers condamnés à mort, ou sur les prisonniers tout court ? Les feux ravageurs et meurtriers de 2021 ? L’ostracisme systémique ? Le fameux « zéro kabyle » ? J’entends de la façon la plus analytique possible.

Ce qui m’afflige le plus sont ces Kabyles qui exultent simplement parce que le mot Kabyle figure sur la Une du « LePoint » ! A mon avis, ils n’ont même pas pris la peine de lire ce qui s’y cache. C’était prévisible de la part du magazine : séduire pour mieux appâter, abstraction faite de la réalité vécue. Matoub l’avait dit à son époque « les Kabyles je ne compte pas sur eux » A ceux-là, je souhaite que l’opprobre suinte de leurs pores ainsi que de leurs traits en attendant leurs portraits promis. A bon entendeur !

Il me semble évident, au vu de tout ce qui vient d’être analysé, qu’on n’a pas besoin d’être une pointure pour écrire dans LePoint, il faut juste savoir griffonner. Le but n’est pas d’éclairer et mettre la lumière sur cette Kabylie meurtrie, mais de l’obscurcir dans une nébuleuse trouble.

@le_recalcitrant

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