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De Mouloud Mammeri à Fatima Oussedik : 46 ans de négation
L’interdiction du livre « Les Identités rebelles » ramène les fantômes du Printemps Berbère
L’histoire qui se répète
Samedi 19 avril 2026, à Alger. Une présentation de livre, une simple présentation-dédicace à la librairie des Beaux Arts. Rien de révolutionnaire. Juste un travail académique sérieux, fruit de plusieurs années de recherches menées par Fatima Oussedik sur l’histoire et la sociologie de la Vallée du Mzab. Et pourtant, vers 16h40, la police intervient. Saisie du livre. Fermeture de la librairie. Interdiction pure et simple.
Quarante-six ans après le Printemps Berbère de 1980, on recommence. Exactement comme avant. Avec la même logique étouffante. Le même négationnisme.
En 1980, c’était Mouloud Mammeri. Son crime ? Avoir voulu donner une conférence sur la poésie kabyle à l’université d’Alger. Quelques heures plus tard, émeutes, répression, morts. Le Printemps Berbère explosait, révélant l’abîme entre un État qui niait l’existence même de la question identitaire et un peuple qui refusait cette amputation de lui-même.
En 2026, c’est Fatima Oussedik. Son crime ? Avoir écrit. Avoir documenté. Avoir osé donner une voix académique à une région, à ses habitants, à leur histoire. Saisie. Fermeture administrative. Répression administrative, cette fois-ci.
La même machine de censure
Ce qui frappe le plus, c’est l’invariance du système répressif. Les formes changent : on ne tue plus, on « ferme administrativement » ou on « épuise juridiquement » mais la mécanique reste identique : identifier ce qui dérange, l’interdire, le réprimer.
Les Éditions KOUKOU, qui ont eu le courage de publier ce travail de recherche, sont mises en avant comme cibles. La librairie qui a osé l’accueillir reçoit une notification de fermeture d’un mois. Les gérants sont des otages d’une logique d’oppression systémique.
Et c’est là que le négationnisme prend toute sa dimension : l’État ne reconnaît pas qu’il censure. Il « applique la loi ». Il « maintient l’ordre ». Il « protège ». Tout en étouffant méthodiquement une production intellectuelle qui, précisément, cherche à éclairer des zones d’ombre de notre histoire.
Qu’y a-t-il dans ce livre qui fait si peur ?
« Les Identités rebelles » est une recherche historique et sociologique sur le Mzab — une région de l’Algérie avec sa propre histoire, sa propre trajectoire, ses propres enjeux. Or, c’est justement cela qui dérange : la reconnaissance de ces identités, de ces spécificités, de ces histoires plurielles qui constituent l’Algérie réelle.
L’État algérien, depuis l’indépendance, s’est construit sur une fiction unificatrice : une seule langue (l’arabe), une seule identité (la nation arabe musulmane), une seule histoire (celle du nationalisme anti-colonial). Tout ce qui échappe à ce narratif est perçu comme menaçant.
Une femme chercheure qui étudie sérieusement l’histoire du Mzab ? C’est potentiellement une menace. Parce que cela reconnaît l’existence de réalités plurielles. Parce que cela échappe au contrôle narratif de l’État.
La solidarité face au négationnisme
Nous devons être sans ambiguïté : notre totale solidarité va à Fatima Oussedik et aux Éditions KOUKOU. Solidarité avec ceux qui refusent de courber l’échine face à cette machine de censure qui fonctionne depuis décennies.
Cette solidarité n’est pas une posture. C’est une nécessité intellectuelle et politique. Parce que :
- Accepter cette censure, c’est accepter que l’État définisse les frontières de la pensée légitime.
- Accepter cette censure, c’est renoncer à l’idée même d’une Algérie plurielle, démocratique, où les identités coexistent.
- Accepter cette censure, c’est condamner une nouvelle génération à vivre dans le même étouffement que celui du Printemps Berbère.
Les fantômes de 1980
Le Printemps Berbère n’a pas résolu la question identitaire en Algérie. Il l’a cristallisée. Quarante-six ans plus tard, nous sommes revenus au point de départ — ou presque. Le tamazight a obtenu le statut de langue officielle (2016), mais la liberté d’expression, elle, recule. Les recherches académiques sérieuses sont entravées. Les producteurs de savoir qui osent explorer des réalités « périphériques » sont réprimés.
C’est un négationnisme rénové. Plus subtil. Pas de tanks, mais des policiers qui saisissent des livres. Pas de révolutions étouffées au sang, mais des librairies fermées administrativement.
Un appel à la conscience collective
L’affaire de Fatima Oussedik dépasse une seule personne, un seul livre, une seule édition. C’est un test : allons-nous accepter que l’État continue de dicter ce qu’il est permis de penser, d’étudier, de publier ? Ou allons-nous construire collectivement un espace intellectuel et politique où la pluralité est non seulement tolérée, mais célébrée ?
Les Éditions KOUKOU ont choisi : publier malgré tout, parce que c’est le devoir de l’intellectuel. Les chercheurs qui soutiennent Fatima Oussedik ont choisi : continuer le travail sérieux, malgré la répression.
Le reste d’entre nous doit faire le sien : refuser de baisser les bras. Refuser le négationnisme de l’État. Exiger que « Les Identités rebelles » soit lu, étudié, enseigné.
Parce qu’en 1980, déjà, on ne voulait pas que Mouloud Mammeri parle de poésie. En 2026, on ne veut toujours pas que nous parlions d’identités plurielles.
Rien n’a changé. C’est cela, peut-être, le plus inquiétant.
Notre totale solidarité avec Fatima Oussedik et les Éditions KOUKOU.
