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« On peut vous relaxer, mais pas elle » : l’énigme judiciaire de Mira Moknache
Le tribunal criminel d’appel d’Alger fragmente ses verdicts dans l’affaire des militants autonomistes kabyles
Le tribunal criminel d’appel d’Alger a rendu ses verdicts le 3 mai 2026 dans l’affaire impliquant un groupe d’activistes poursuivis pour « atteinte à l’intégrité du territoire national » et « adhésion à une organisation terroriste » : des qualifications visant le MAK (Mouvement Autonomiste de Kabylie). Résultat : 23 militants ont obtenu une relaxe. Mais Mira Moknache, figure de l’autonomisme kabyle et du Hirak, reste derrière les barreaux après plus de cinq ans de détention et dix reports successifs.
Une vague de répression en Kabylie
Le dossier remonte à 2021, dans le contexte de la répression accélérée du MAK, classé « organisation terroriste » par Alger en 2020. Selon l’État algérien, le Mouvement Autonomiste de Kabylie promeut la sécession et menace l’« intégrité du territoire national ». Ce cadre juridique criminalise non seulement les structures organisées, mais aussi les sympathisants, les militants politiques et les universitaires liés de près ou de loin au mouvement.
Article 87 bis : l’arme juridique contre les Kabyles indépendantistes
Les poursuites s’appuient principalement sur l’article 87 bis du Code pénal algérien, qui pénalise « l’adhésion à une organisation terroriste » et les activités connexes. Cette disposition, renforcée après 2020, est devenue l’outil judiciaire central contre les cadres et sympathisants du MAK. Elle s’ajoute aux accusations classiques de « diffusion de fausses informations » et « atteinte à l’unité nationale ».
Les 23 acquittés du 3 mai 2026
Parmi les militants relaxés : Abdesselam Abdennour, Saidani Massinissa, Mehenni Sofiane, Kouidmi Mourad, Akouche Moustapha, Redouane Noureddine, Yahioune Larbi, Akouche Kaci, Belkaria Toufik, Benyakhlef Faouzi, Bourouchou Samir, Bouhala Hocine, Belili Hocine, Bensalem Achour et Boussadia Salim.
Ont également obtenu un acquittement suite à la révision : Mebarki Miloud, Hamzi Lounès, Ignaten Yahia et Ben Taleb Madjid. Tous étaient poursuivis sous le régime de l’article 87 bis et accusations connexes. La cour d’appel a estimé que les éléments à charge ne justifiaient pas les poursuites.
Les peines « purgées » : 18 mois ferme
Neuf autres accusés, parmi lesquels Bouaziz Ait Chebib, Amichi Tahar, Rezik Zouaoui, Bechakh Lahlou, Azem Hocine, Boaoune Hamza, Chabane Mourad, Khabzaoui Hakim et Chelbabi Nadir, ont reçu 18 mois de prison ferme dont 4 mois avec sursis. Ayant déjà purgé 14 mois en détention provisoire entre 2021 et 2022, le tribunal a ordonné leur maintien en liberté. Les peines sont réputées exécutées.
Mira Moknache : l’exception qui interroge
Universitaire, militante politique et figure du Hirak en Kabylie, Mira Moknache est aussi présentée comme une cadre du mouvement autonomiste. Bien qu’elle figure parmi les noms ayant obtenu un acquittement lors de la révision, elle n’a pas été libérée.
Ses avocats n’ont pas fourni d’explication publique. Selon des sources judiciaires, plusieurs hypothèses circulent : son dossier pourrait faire l’objet d’une procédure distincte ; elle pourrait être poursuivie sous d’autres qualifications ; ou son maintien en détention relève d’une logique politique visant à « écraser » une figure emblématique du mouvement autonomiste.
Une stratégie judiciaire fragmentée
En Algérie, les procédures en matière de « terrorisme » et « atteinte à l’intégrité territoriale » sont souvent segmentées. Certains accusés voient leurs dossiers accélérés, d’autres stagnent. Dix reports entre 2021 et mai 2026 attestent de cette fragmentation. Elle crée des situations où 23 camarades de détention retrouvent la liberté tandis qu’un seul reste enfermé : une dissonance qui alimente les interrogations sur les véritables motifs de cette exception.
Mira Moknache et le Hirak : deux luttes entrelacées
Mira Moknache est une figure de proue du Hirak en Kabylie, mais aussi une militante autonomiste. Cette double identité la place à l’intersection de deux mouvements politiques : la contestation anti-régime (Hirak, 2019-2021) et le mouvement autonomiste/indépendantiste. Après la fin des grandes manifestations de rue, l’État algérien s’est concentré sur la répression des figures liées à l’autonomisme kabyle. Mira Moknache en paie le prix.
Le MAK face au système judiciaire algérien
Depuis sa classification comme « organisation terroriste » en 2020, le MAK fait face à une répression accélérée. Les articles 87 bis et 78 du Code pénal sont devenus les instruments d’une lutte menée sur le terrain judiciaire. Des centaines de poursuites ont été engagées. Certaines aboutissent à des acquittements, comme le montre le verdict du 3 mai. D’autres persistent. Mira Moknache en incarne l’ambiguïté.
Apologies du terrorisme : une qualification opaque
Selon les informations disponibles, Mira Moknache est aussi poursuivie sous des chefs d’« apologies du terrorisme ». Cette qualification, très large, peut couvrir des discours politiques, des déclarations publiques ou des écrits jugés « sympathisants » avec le MAK. C’est précisément ce type d’accusation qui reste difficile à réfuter devant les tribunaux algériens, où la marge d’interprétation est grande et l’État dispose d’une latitude judiciaire considérable.
Qu’en disent les avocats ?
Maître Alili Yamina, qui suit plusieurs dossiers de militants autonomistes et du Hirak, confirme cette lecture fragmentée. « Les dossiers MAK sont traités différemment », explique-t-elle. « Même quand une relaxe est prononcée, certaines figures restent maintenues en détention. C’est une machine qui fonctionne selon des logiques autres que strictement juridiques. »
Le contexte international
Amnesty International, Human Rights Watch et d’autres organisations ont documenté les poursuites contre les militants autonomistes kabyles. Elles questionnent l’utilisation de la loi antiterroriste contre des activistes politiques. La classification du MAK comme « organisation terroriste » reste contestée sur la scène internationale, où plusieurs pays et ONG plaident pour sa dépénalisation et la fin de la répression politico-judiciaire.
Chronologie de l’affaire
• Février 2019 : Début du Hirak
• 2020 : Classification du MAK comme « organisation terroriste »
• 2021 : Arrestations d’une vague de militants autonomistes en Kabylie, dont Mira Moknache
• 2021-2022 : Détention provisoire à Koléa (14 mois en moyenne)
• 2022-2025 : Dix reports successifs du procès en appel
• 3 mai 2026 : Verdicts du tribunal criminel d’appel – 23 relaxes, Mira Moknache maintenue en détention
Bilan : Une victoire partielle et fragmentée
Le verdict du 3 mai 2026 représente une victoire juridique : la cour a rejeté les accusations contre 23 militants autonomistes. Cela suggère que la mécanique judiciaire commence à reconnaître les limites de poursuites basées sur l’article 87 bis et les accusations floues d’« apologies du terrorisme ». Pourtant, cette victoire reste incomplète. Mira Moknache demeure captive d’un système qui tolère certaines relaxes mais préserve le maintien en détention des figures les plus visibles. Cinq ans après son arrestation, elle incarne l’ambiguïté d’une justice qui reconnaît l’innocence de certains mais refuse de libérer les symboles du mouvement autonomiste.
